Samedi 13 mars 2010 6 13 /03 /Mars /2010 15:59

« Si je l’ai, j’emménage dans la chambre de bonne de mon oncle Jean-Baptiste !

Tu vas l’avoir, Salomé, et haut-la-main encore !

— On va l’avoir tous les deux et enfin…

— Voler de nos propres ailes ! »

A l’ombre des marronniers, ils marchaient bras dessus bras dessous, d’un pas tranquille, le long de la promenade surplombant les gradins du stade, et les abords de la cour du lycée où quelque trois cents élèves de terminale et leurs proches s’étaient retrouvés dans l’attente fébrile des résultats du bac 1990.

 Salomé, cheveux roux nattés, yeux verts, robe et bustier blanc, sandales de cuir façon spartiate, longue tunique de lin crème. Belle, assurée, convoitée, parfois consentante, filière lettres, visant la fac de psychologie. Ses livres de chevet : Freud, Lacan, Winnicott, Montessori. La faute à son père qui les avait quittées, sa mère et elle – ses trois bougies à peine soufflées –, et qui, à ce jour, vivait au Canada avec sa seconde épouse et leurs trois enfants ; une autre famille, deux frères et une sœur que Salomé connaissait à peine. La faute à sa mère qui l’avait élevée seule, nonobstant les nombreux amants qui passèrent par là, parfois le temps d’une nuit, parfois le temps d’une semaine ou d’un trimestre, le temps d’une valise posée, le temps d’un père de substitution auquel la fillette s’attachait ou pas. Elle en avait vu défiler, des beaux et des moches, des séducteurs célibataires ajoutant une couche à leur liste, des hommes mariés, volage ou en rupture de bans, entre deux amours, des Jean-couche-toi-là, ou George, Paul, Barnabé ; des hommes passant en coup de vent, juste le temps d’un petit coup dans la chambre du fond ; des hommes tout juste réveillés, en tenue d’Adam, apparaissant soudain au seuil de la cuisine, à la recherche d’un bol de café matinal. Salomé en connaissait un rayon sur les différents modèles de slip et de caleçon. Elle en savait long aussi sur la nature humaine. Avec le temps, elle avait appris à observer, à se questionner, elle avait engagé le grand ménage dans sa tête, pour réparer tant bien que mal le fourbi affectif dans lequel elle avait grandi.  

Dans cette enfance à comprendre, cette enfance labyrinthe des choses oubliées, Rospo et elle s’étaient trouvés, et ne s’étaient plus lâchés d’une semelle. Ils étaient ensemble, depuis aussi loin que leurs premiers souvenirs, presque depuis toujours. Comme on ne sait plus nos quatre ans. Maternelle moyenne section.

Sur un des bancs, sous les marronniers, ils retrouvèrent Denise, verte de trouille, Fabien, à la fois égaré et blasé, qui  savait qu’il ne l’aurait pas, et Ingrid, électrique, ne tenant pas en place.

Dans la cour, en contrebas, il se fit une clameur et les trois cents lycéens se ruèrent vers les portes vitrées du bâtiment principal tandis que cinq ou six professeurs y scotchaient la liste des lauréats. Les premiers cris de joie fusèrent. Des mains levées bien au-dessus de la vague des têtes et des bustes, des éclats de rire, des youpi ! dans la marée des lauréats s’entre-embrassant… et des silhouettes têtes basses qui reviendraient l’année prochaine.

« Allez, Denise ! s’exclama Salomé, pétillante, tout en joie de vivre hautement contagieuse. Lève-toi de ce banc et allons voir les résultats, je suis sûre que tu l’auras les doigts dans le nez ! »

Ingrid avait déjà disparu.

« Je vous attends là, proposa Fabien.

Moi aussi », dit Rospo qui s’assit sur le banc près de son ami.

Salomé lui fit un clin d’œil et entraîna Sophie dans son sillage.

« Alors, tu ne vas pas voir ? » demanda Fabien.

Rospo haussa les épaules.

« Je sais que je l’ai, et même si je me trompe, ça ne change absolument rien ! 

— Ouais… »

Fabien opina du chef tout en regardant dans le vague.

« … ça laisse rêveur !

— Qu’est-ce qui laisse rêveur ?

— Toi, Rospo ! Ta vie ! Comment tu es à ta place ! Déjà… alors, tu ne dis rien… est-ce que tu l’as fait ?

— Bien sûr que je l’ai fait. J’ai signé hier matin. Les enregistrements commenceront à la fin du mois !

— Alors, ça y est, c’est parti ! Tu seras bientôt dans les bacs ! En tout cas, tu as toujours eu raison d’attendre d’avoir dix-huit ans… je veux dire, rapport à tes parents… enfin, tu sais ce que je pense d’eux…

Sûr, on pense la même chose, et c’est pour ça que j’ai attendu. Et toi, qu’est-ce que tu envisages ?

— Je vais m’y recoller pour un an, mon vieux ! Après ça, je ne sais pas trop, peut-être un IUT, devenir bibliothécaire ou libraire. Mon père est furax, tu vois le genre. « Mais qu’est-ce que tu vas faire si t’es pas cadre ! », il voudrait que je fasse une école de commerce

— Hé, Fabien, tu sais quoi, continue à écrire, c’est ce que tu es, mets-y tes tripes, mon vieux.

— Ouais, écrire, mais…

— Ne dis jamais mais, mon vieux ! »

Ils rirent cependant Rospo avait perçu le trémolo dans la voix de Fabien. Un bruit de gorge de larmes gardées.

« Alors, tu vas chercher un appart’ ?

Oui, dit le pianiste de dix-huit ans et dix jours. J’ai visité un truc sympa, du côté de la porte de Champerret. A deux pas du boulevard Gouvion Saint-Cyr, impasse des Deux Cousins. Rien que l’adresse… ça me plaît beaucoup, je crois que je vais le prendre…

— Ta mère est au courant ?

— Oui, je lui ai dit ce matin, mais elle le savait déjà. Ça fait déjà quelques semaines que j’ai commencé à faire mes cartons. De toute façon, on ne se parle jamais, ça fait presque deux ans en fait, depuis le coup du bulletin… nos rapports ont changé, non, ils sont devenus inexistants. Lui, il est de moins en moins présent. Ils ont cette énorme villa en construction dans les alpes australiennes, au beau milieu de nulle part, près d’une petite ville appelée Shepparton.

— Ils vont vraiment aller vivre là-bas ?

— Ouais, je crois qu’ils vont le faire. Dans quinze mois au plus, les travaux seront finis. Tu sais, c’est leur Xanadu à eux. Ils ont besoin de posséder. Combien de temps y vivront-ils ? Mystère. Y vivront-ils jamais ? Avec eux… je ne sais pas ce qui leur passe par la tête de toute façon. La maison de campagne à Rabalot… tu sais quoi, ils n’y mettent plus les pieds depuis des années, mais ils continuent à payer quelqu’un pour s’occuper du jardin et venir aérer de temps en temps.

— Mince, quel gâchis ! Cette maison à Rabalot, c’est l’endroit rêvé pour… »

Fabien éternua.

Venue de nulle part, Ingrid surgit devant eux, mettant fin à une discussion qui aurait des lendemains.

« Alors, vous voulez savoir ? fanfaronna-t-elle.

— C’est pas pour ça qu’on est là ? ironisa Fabien.

— Je l’ai eu !

— Super…

— Félicitations, ajouta Rospo.

— Et nous ?

— Oh… désolée, je n’ai pensé à regarder…

— Pour ce que ça change, de toute façon ! jeta Fabien. En attendant, je vais me griller un clope. »

Le temps d’une cigarette transformée en mégot, Salomé et Denise furent de retour.

« La catastrophe ! gémit Denise. J’ai deux matières à rattraper à l’oral ! Histoire et sciences physiques ! J’ai dû salement me planter en physique, vu le coeff ! Bonjour la catastrophe !

— Mauvaise nouvelle, Fabien ! dit Salomé.

Oh, je m’en doutais… »

« Tu vas devoir trouver quelque chose à faire l’année prochaine.

— Pourquoi ça ?

— Tu l’as eu…

     C’est pas… possible, il y a eu une erreur. »

« Non, à mon avis, tu as cartonné en philo et en histoire, et avec tes points d’avance en français… les doigts dans le nez !

— J’en reviens pas. Et toi ? Et Rospo ?

— Mention bien tous les deux !

— La vache… j’en reviens toujours pas. Ça veut dire que…

— Ça veut dire qu’on l’a fait, mon vieux, chanta Rospo.

— Sauf Denise qui va nous rattraper tout ça…, ajoute Salomé en se tournant en tout sens pour la trouver.

— Est-ce que ça va ? demande Rospo. Tu es bizarre.

— Mais !? Où est Denise ?

— Quelle Denise ?

— Comment quelle Denise ? Je n’en connais qu’une… elle était… »

Salomé commence à pleurer et Rospo se lève pour la prendre dans ses bras. Il lui répète : « Il n’y a jamais eu de Denise, Salomé ! ». Sa propre voix lui paraît étrange. Sur le boulevard ceinturant la promenade, passent trois chevaux noirs tirant une calèche rouge ; un nain à tête de singe, juché sur la cabine…

« … résultat de ce tiercé dans l’ordre : le trois, le quatorze, le sept… le trois, le quatorze, le sept… et maintenant, retrouvons Christelle Talin pour la météo de ce vendredi 8 juillet 1994…»

Le bras gauche de Rospo émergea de sous la couette et donna une tape sèche sur le réveille-matin au moment où Christelle Talin évoquait un « grand beau temps sur toute la partie… ». Assis au bord du lit, il essaya de trier ses pensées, non, pas ses pensées, il tenta plutôt, et vainement, d’éclaircir le peu qui lui restait de son rêve, mais le rêve s’effaçait à mesure qu’il voulait l’étudier.  

Le bac, Fabien ne l’avait pas eu ce jour-là, quatre ans plus tôt. Denise n’avait pas disparu et aucun nain à tête de singe ne s’était montré sur le boulevard, tenant les rênes de trois chevaux noirs. Mais il y avait peut-être un enseignement à  tirer de ce rêve. Un peu plus tard, douché, habillé, devant son bol de café noir, beurrant une tartine de pain grillé avant de la napper de miel, il se dit que le rêve voulait qu’il fît le point sur les quatre années écoulées. Entre l’obtention de son bac en 1990 et son retour de Rouen, la veille au soir, à bord d’un dernier train : quatre ans qui ne tenaient plus qu’en un souffle.

La critique avait favorablement accueilli son premier album, La Bête noire à queue, dans les bacs fin 1990, mais les ventes n’avaient pris une vraie importance que six mois plus tard – à l’époque où Fabien décrocha le bac à son tour – à la sortie des Inventions pour violoncelle et piano, l’enregistrement d’une session improvisée entre le pianiste de vingt ans et John Winter, le célèbre violoncelliste écossais, de trente ans son aîné. Tous ceux qui connaissaient ce dernier venaient de découvrir Rospo Pallenberg et là… les chiffres de vente de La Bête noire à queue avaient eu tôt fait de décoller.

Invité aux festivals de Besançon, de la Roque d’Anthéron, et de Bergen, en Norvège, on commença sérieusement à parler de Rospo, dans des propos qui n’étaient pas toujours élogieux. Le jeune prodige sortait de nulle part – il n’avait jamais mis les pieds au Conservatoire, pas même dans une quelconque école de musique, n’avait jamais participé au moindre concours, ni n’en avait l’intention ; tout ça dérangeait du monde dans le métier.

Mais Rospo, indifférent à la voix des sycophantes, était monté dans de premiers trains : Bruxelles, le Palais des Beaux Arts ; Barcelone et son New Bilbao Auditorium ; le Victoria Hall de Genève. Un premier métro : Salle Pleyel. De premiers avions. Naples, Dubrovnik, Odessa, Moscou. Des chambres d’hôtels. Des musiciens, des réceptions. Quatre jours à New York dont une nuit dans le lit d’une violoniste hongroise, Petra Malmek. Des salles combles l’applaudissant. Rospo dans un tourbillon. Ses retours incognito à Paris, rejoignant son trois pièces, impasse des Deux Cousins, déjeunant ou passant une soirée avec Salomé qui brillait en fac de psycho, ou Fabien qui avait planté son IUT et intégré une école de commerce, ou bien encore, trouvant, un matin, une carte postale laconique de sa mère posté à Shepparton, en Australie, et délivré au bureau de poste de la porte de Champerret.

Un jour de l’été 1993 – soit un an plus tôt –, passant le seuil de son appartement la valise à la main, il s’était vu comme il avait vu son père, pressé, inquiet d’être à temps pour son vol à destination de Varsovie. Inquiet par réflexe. Par atavisme ? Pourquoi devait-il prendre cet avion ? Est-ce que c’était une vie de ne jamais être chez soi, de n’avoir pas de chez soi ? Ce trois pièces, impasse des Deux Cousins, Paris même, n’était pas fait pour lui. La vie qu’il menait n’était pas faite pour lui. Il était tout de même parti pour Varsovie, y avait brièvement revu Petra Malmek, mariée de fraîche date à un prestigieux chef d’orchestre et qui avait fait mine de ne pas le reconnaître. Sur le coup, il s’était senti comme trahi par cette femme qui ne lui était rien d’autre que la femme d’une seule nuit ; elle lui avait même paru quelconque, ce qui avait eu pour effet d’accentuer ce sentiment de perte, comme si cette Petra Malmek-ci n’était pas celle qu’il avait bibliquement connue, cinq mois auparavant, au cours d’une nuit new-yorkaise débridée. Oui, ç’avait été une impression durable, celle d’avoir été mystifié. Une impression qui l’avait suivi jusqu’à Paris, avec ses bagages. Le sentiment d’avoir été brusquement privé d’une part de lui-même ; qui était-il si Petra Malmek n’était pas celle qu’il avait cru ?

    L’enregistrement de Sol-étude avait débuté au début de l’automne suivant. Rospo l’avait envisagé à la manière d’une catharsis. Pour se libérer enfin du souvenir de la violoniste – qui lui était devenue quelque chose, finalement, occupant dans sa vie la place qu’occupent les fantômes collés à nos basques –, il avait livré dans la musique les sentiments dérangeants que leur seconde rencontre avait générés. Et ç’avait fonctionné. Sol-étude dans la boîte, il avait cessé de penser à Petra Malmek.

    La jeune femme n’avait été que le symptôme d’un malaise plus profond, mais Rospo avait fait comme si…

     Sol-étude avait pris tout le monde à contre-pied. Beaucoup s’était préparé à une seconde Bête noire à queue, débridée, lyrique, inspirée et chaleureuse, mais qui n’aurait été qu’une pâle copie de la première – « La Bête remet le couvert et se mord la queue », aurait pu titrer quelque critique incendiaire. En fait, si Sol-étude se vendit moins bien, ç’avait été pour d’autres raisons. Sombre, chirurgical, millimétré, et, selon certains, « absolument inaudible ! ». C’était le genre de musique qu’on adore ou qu’on déteste. Pas de juste milieu.

      « L’intention de placer votre auditeur en état de choc : est-ce que ç’a été un choix délibéré de votre part ? lui avait demandé un journaliste au cours d’un entretien, en mars dernier.

        — Je ne compose pas en pensant à l’effet qu’aura ma musique sur tel ou tel.

      — Je suis de ceux qui ont adoré votre premier album, mais pour être franc celui-ci me laisse froid, on a l’impression que vous avez cherché à le rendre inaccessible, en vidant la musique de sa substance. Trop peu de notes à mon goût, et, selon moi, vous aviez cette intention, je le répète, de plonger l’auditeur dans une certaine ambiance.

      — Je pense être mieux placé que vous pour juger de ce que sont mes intentions. Je ne pensais vous plaire avec La Bête ou vous déplaire avec Sol-étude. J’ai fait ce que je sentais au moment où je le sentais. Point à la ligne. 

      — Alors, j’en conclus que vous vous sentiez mal ?

      — Peut-être… ça ne vous arrive jamais ?

      — Je n’en fais pas étalage !

      …

      — Qu’est-ce que c’est… cette interview ?

       — Je pense que c’est criminel de faire ce genre de choses ! dit le journaliste, non, le nain à tête de singe qui se tient devant lui près d’un téléphone noir de la taille d’une vache. Vous n’avez pas idée de ce que vous faites ! »

     La sonnerie du téléphone envahit l’espace réduit. Le nain grimace et menace Rospo de son index. Le téléphone...

     … l’avait réveillé en sursaut, quatre jours plus tôt. Le coup de fil de Sylvain Pratt.   

     Sylvain Pratt ? Sur le moment, Rospo avait laissé passer un silence, incapable de remettre un visage sur ce nom.

     « Je suis bien chez Rospo Pallenberg ?

      — Oui, c’est moi, vous dites… Sylvain Pratt ?

      — Je suis l’époux de Florence. »

      Mademoiselle Duchemin. Il y avait près de six ans que Rospo ne l’avait pas vue.

      « C’est elle qui m’a demandé de vous appeler…

      — Oh, je suis désolé de n’avoir pas compris. Monsieur et madame Pratt… je me souviens de votre faire-part. Je n’avais pas pu venir malheureusement. C’était en 1988.

      — 1989…

      — C’est ça, je… navré de ne pas avoir donné de nouvelles. Le temps passe tellement vite…

     — Ce n’est pas grave. Nous avons eu de vos nouvelles par d’autres canaux. Florence était enchantée pour vous. Formidable votre Bête noire à queue ! J’aime moins le deuxième, mais Florence l’a eu dans la peau à la première écoute… je… excusez-moi, je suis très ému… Florence m’a demandé de vous appeler et puis, j’ai tellement tardé… avec tout ça… je…

            Je ne comprends pas, Sylvain, est-ce que tout va bien ?

      — Florence nous a quittés début mai…

      — Mon Dieu, je suis…

      — … tout s’est passé très vite, en cinq mois à peine, un cancer du sein, tardivement diagnostiqué… ça s’est généralisé… je n’appelle pas pour… Florence n’a pas voulu vous appeler elle-même… elle savait que vous auriez sauté dans le premier train pour venir, elle n’a pas voulu que vous la voyiez dans cet état… c’était…

      — Je comprends… je me sens tellement navré et triste… je pensais très souvent à elle, non… toujours…

            Oh, elle le savait bien.

           — Elle a fait pour moi une chose qui…

           — Je sais, Rospo.

           — C’est comme si elle m’avait mis au monde. Je voudrais… où êtes-vous ?

           — Rouen… nous, nos deux filles et moi vivons à Rouen.

      — Deux filles, c’est merveilleux… enfin…

           — Oui, Paulette et Jeanne, cinq et deux ans. La petite a les yeux de Florence…

           — Ecoutez, Sylvain, je vais trouver un train pour venir vous voir…

           — Oh, je ne voudrais pas vous… Florence a laissé une lettre pour vous, c’est aussi la raison de mon appel…

           — Justement, cette lettre… le moins que je puisse faire c’est de venir la chercher en mains propres. Je vais trouver une chambre d’hôtel, je vous rappelle d’ici deux ou trois jours…

           — D’accord, merci de…

           — Ne le dites pas, Sylvain. »

           A Rouen, trois jours plus tôt, Rospo s’était rendu seul sur la tombe de madame Florence Pratt. La fin d’un cycle. Il y avait pleuré longtemps, son bouquet de fleurs à la main. Quelque chose veut, doit sortir, qui n’a jamais été exprimé, c’est le moment ou jamais, mon vieux. Il avait pleuré encore, la nuit suivante, seul dans sa chambre d’hôtel. Au matin, comme guéri, solide sur ses pieds, dans cette autre vie qui débutait, il avait joint le veuf. Sylvain l’avait invité à déjeuner. Des souvenirs échangés à propos de Florence. Deux enfants adorables. Paulette, la plus grande priant Rospo – « Dis-moi… tu veux bien jouer ? –, en désignant le même bon vieux piano droit de Florence. La fin d’un cycle. Rospo avait joué un ragtime de Scott Joplin, la main de la musique à travers le temps. Au moment du café, Sylvain lui avait donné « la lettre que Florence a laissé pour vous ».

         La lettre que Rospo ne s’était toujours pas décidé à ouvrir. La lettre qu’il était même déterminé à n’ouvrir qu’en tout dernier ressort. Peut-être, un jour, sa vie ne tiendrait plus qu’à un fil ; ce serait le bon moment pour décacheter l’enveloppe, lourde dans sa main, épaisse de cinq à six feuillets ; quand il aurait vraiment soif de se sentir aimé, oui, il l’ouvrirait.

         La veille, à son retour de Rouen, il l’avait mise bien en évidence, au bout de la table de la cuisine, le dos calé contre un des nombreux pots de cactus qui avaient pris possession des lieux. Celui-ci était un opuntia monstruosa , et le centre de l’enveloppe toute blanche disait : « Rospo », d’une belle écriture déliée, tracée à l’encre noire.

         Achevant sa sixième tartine grillée, beurre et miel, il jeta un large coup d’œil à la cuisine et dit à ses cactus :

         « Ça vous dirait de déménager ? On étouffe ici ! Aller vivre au grand air ! »

         Silence épineux. Les cactus avaient l’air d’accord.

         « L’endroit s’appelle Rabalot. Je ne vous y ai jamais emmenés… il y tellement longtemps moi-même que je n’y ai pas mis les pieds. Je crois que nous aurons du pain sur la planche. Et de la lumière, de l’espace, des arbres, des odeurs, de l’oxygène. Comme Candide, nous cultiverons notre jardin, nous… »

         Trois coups de sonnettes à la porte.

         Il trouva un homme sur le seuil. Un homme entre deux âges, l’air blasé, qui, d’un mouvement sec, extirpa sa carte de police de la poche de son imper.

         « La police ? Y a-t-il un problème ?

         — Je suis l’inspecteur Bertrand. Navré de vous déranger, mais nous sommes à la recherche de témoins.

         — Témoin de quoi ?

         — Hier soir, un homme a été tué, près d’ici, juste sur le boulevard. On estime que ça s’est passé entre onze et minuit. Est-ce que vous avez vu ou entendu quoi que ce soit qui pourrait…

         — Non, je suis rentré moi-même vers cette heure-là, mais…

         Le visage de l’inspecteur changea brusquement d’expression.

         « Vers quelle heure plus précisément ?

         — Je n’ai rien vu qui sorte de l’ordinaire, vous dites qu’un homme a été tué…

         — A quelle heure ? »

         L’œil du flic brillait. 

         « Oh, je n’ai pas de montre, désolé… je déteste savoir l’heure exacte… mais, je peux vous dire qu’il était 22h52 quand mon train est arrivé, gare Saint-Lazare. J’ai pris le métro pour rentrer, compter une demi-heure, quelque chose comme ça… 

— Mince, ça pourrait coller ! La victime a été abattu non loin de la bouche de métro, de l’autre côté du boulevard. C’était un homme grand, blond, vêtu d’une veste et d’un polo bleu foncé, des baskets Nike au pied…

       — Ça ne me dit rien, désolé. Dans le métro, je ne prête guère attention aux gens, j’étais en train de lire et… mais, ça veut dire que… il se serait trouvé dans la même rame que moi… oh, vous savez ce que c’est, on rentre chez soi, on se dit : « c’est là que je descends »… abattu vous dites ?

       — Oui, essayez de vous souvenir si d’autres personnes sont descendues en même temps que vous.

       — Je crois que c’est possible, oui, je ne sais pas, je marche toujours d’un bon pas, je suis certain que j’étais seul à sortir sur le boulevard, j’ai traversé et je suis rentré tout droit ici.

        Vous vivez seul ?

       — Oui, avec mon piano et mes cactus.

       — Bien…

       — Je regrette de ne pas pouvoir vous aider…

       — Ç'aurait pu, mais si quelque chose vous revient, surtout n’hésitez pas et appelez à ce numéro.

       — J’imagine que vous ne devez pas souvent trouver des témoins et si j’avais été plus vigilent, peut-être…

       — Hé, ce n’est pas votre faute si cet homme est mort.

       — Je sais… est-ce que vous voulez entrer une minute ou deux, boire un café…

       — Eh bien… ce n’est pas…

       — Allons, inspecteur, juste le temps d’une petite pause, boire un café, vous faites un métier terrible, je ne pourrai pas… allons, entrez, je vais vous présenter mes cactus ! »

 

       « J’en reviens pas ! dit Fabien Dussart en regardant le café dans la dernière tasse disponible avant le déménagement imminent.

        Ouais, mon vieux, un inspecteur de la police criminelle a bu dans cette même tasse. L’inspecteur Bertrand pour être précis.

       — Tu te rends, compte ! »

       Fabien avala son café d’un trait et posa la tasse dans l’évier, puis :

     « Ça t’est venu comme ça, l’idée de lui proposer un café.

     — J’ai eu pitié de lui, je crois. Et il est reparti avec le sourire.

     — Il l’a sûrement pas gardé longtemps, c’est vrai que c’est un sacré métier. D’un certain point de vue, il a passé sa matinée à colporter la nouvelle qu’on avait abattu un homme sur le boulevard. Ça me donne une idée de nouvelle, tiens !

     — Un truc qui sera sûrement tordu et réussi comme l’histoire de cette vieille femme que tu m’as envoyé il y a quelques mois. Ça m’a foutu la trouille, ton truc !

      Ouais ? C’est vrai, ça t’a plu ?

— Mmh, plutôt efficace ! Et pour Rustine t’en es où ?

Ç’avance, je pense que j’aurais achevé de retoucher les premiers jets dans quelques semaines… bon, on s’y met, Rospo ! C’est pas le tout, mais y’a du boulot qui nous attend !

— C’est vrai, les autres vont arriver au compte-goutte, mais on peut commencer à descendre les cartons ! »

     Ils quittèrent tous deux la cuisine, passèrent de pièce en pièce pour se faire une idée du volume qu’occuperaient les cartons et les meubles dans le camion de Pierrot.

     « On passera pas tout en un voyage !

     — Tu crois ? Tu sais, Rospo, avec les voitures on va y arriver. Est-ce que Denise n’avait pas parlé de la remorque de son oncle ?

     — Je crois que c’est de l’histoire ancienne.

     — Et le piano ?

 Il ne partira qu’après-demain. On laisse faire les pros.

 Ça me va parfaitement, sur ce coup-là ! Et à Rabalot, tu le mettras où ?

 Dans le salon d’été…

 … avec les baies vitrées… »

    Donnant sur la campagne.

    « J’ai toujours dit que Rabalot c’était l’endroit rêvé pour…

    Vivre. »

Par Fabrice Décamps
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Samedi 13 mars 2010 6 13 /03 /Mars /2010 15:26

UN

 

Paris

1978-1994

 

 

[…]

Perçoit-on encore le terrible fracas,

Le frottement des astres nés d’une noisette,

La voix des galaxies qui chantent a capella,

Le souffle rugissant qui remue les planètes.

[…]

Contes du Tholbeï, le Pacte des Gardiens




   
     

     — Ne dis pas de bêtise, Rospo ! trancha sa mère. Tu n’as même pas six ans, tu ne pourras jamais te marier avec Florence !

Tu sais, quoi, Rospo ? Quand tu seras grand, je serai sans doute trop vieille pour toi et c’est toi qui ne voudras plus de moi ! répondit la jeune femme brune en riant.

     — Oh !... mais tu pourras me jouer du piano…

— Tu as aimé ce morceau ?

— Je me sens tout drôle…

— Le pouvoir de la musique ! C’était Chopin ! Valse opus 69

— Chopin ! répéta Rospo, regardant rêveusement les touches du piano, puis les mains blanches de mademoiselle Duchemin, puis ses petites mains, à plat sur ses cuisses, sur le tissu orange de sa salopette. Chopin ! J’en veux encore !  s’il te plaît !

— Allons, Rospo, ça suffit, maintenant ! interrompit sa mère en se levant. Il est temps de partir ! Excusez-le, Florence, il est vraiment incorrigible !

— Pas du tout, madame Pallenberg, ça m’a fait plaisir de…

Appelez-moi, Félicia, d’accord ?... alors, c’est convenu comme ça, pour mercredi ?

— Oui, je serai là toute la journée !

— Parfait, je déposerai Rospo à neuf heures. Merci de me tirer cette épine du pied. Je ne voyais aucune solution et… j’ai pensé à vous !

— Eh bien, entre voisines, c’est naturel !

— Allons, viens-là, Rospo, ne touche pas au… »

Piano qui rendit trois notes – fondamentale, tierce majeure et quinte : do, mi, sol –, jouées par l’enfant, du bout de son petit index intuitif.

 

Oubliée sa demande en mariage : Rospo Pallenberg épouserait la musique.

Le mercredi suivant, dès que sa mère fut partie, il prit la main de la belle institutrice et l’entraîna dans le salon. Contre le mur du fond, face à la fenêtre, le piano droit de mademoiselle Duchemin. La lumière du matin s’enflammait sur la patine du bois verni. Le piano étincelant, immobile, encore silencieux. Le large sourire du clavier blanc et noir. La possibilité d’atteindre à l’émerveillement. Meuble magique livrant un passage vers l’absolu.

« Cette nuit, j’ai rêvé des notes, dit Rospo

Ah, oui ? »

Gardant la bouche fermée, l’enfant se mit à fredonner l’ouverture du morceau de Chopin qu’il avait entendu trois jours plus tôt.

« J’y pense tout le temps !

— Ça te fait du bien d’entendre la musique à l’intérieur de toi…

— Oui, je veux faire comme toi… apprends-moi à jouer du piano… 

Je veux bien te montrer, mais tu dois savoir qu’il faut du temps pour…

Oh, je sais, je suis petit encore, mais quand je serai grand, je serai pianiste ! »

 

« Eh bien, Florence, vous êtes certaine que ça ne vous dérange pas ?

Aucun problème, sinon je ne vous l’aurais pas proposé…

Evidemment, je vous paierai ce qu’il faut…

— Non, surtout pas, ce sera un vrai plaisir, je vous assure. Je crois que nous avons là une vraie graine de musicien, n’est-ce-pas, Rospo ?

— Oh, oui ! Dis, maman, laisse-moi te montrer ce que j’ai appris !

Toutes les bonnes choses ont une fin, Rospo ! Il est tard, tu t’es bien amusé toute la journée, pendant que je travaillais…

— S’il te plaît ! trépigna Rospo.

 — Oh ! Monsieur boule de nerf, pas de comédie, hein ? Si tu es méchant, mademoiselle Duchemin pourrait changer d’avis pour mercredi prochain !

 — Non ! Florence ! supplia-t-il, les yeux embués de larmes.

     Ne t’inquiète pas, Rospo, j’aurais toujours grand plaisir à t’accueillir ! déclara la pianiste, le cœur serré.

 — Cesse de pleurer, à présent, tu vois bien que Florence est magnanime, elle ne t’en veut pas ! Allons-y, maintenant ! Ce soir, ton père rentre de voyage ! Est-ce que je vais devoir lui dire que tu n’as pas été sage ? » 

Le visage de Rospo passa de la lumière à l’ombre. Les épaules voûtées, il garda profil bas tandis que sa mère l’entraînait hors du salon en le tenant par l’épaule.

Après leur départ, Florence s’installa au piano. Elle y avait passé des heures, ce même jour, en compagnie d’un enfant qui lui semblait quelqu’un de fabuleux. Son absence laissait un grand vide dans le petit salon. Un vide rendu plus insondable encore par l’attitude cinglante de madame Pallenberg envers son propre enfant – revêche, détestable, manipulatrice. Un vide dont Florence savait qu’il pesait sur Rospo, au même instant. Je serai à sa hauteur, pour lui permettre de grandir.

Le jour baissait. Elle commença à jouer les premiers accords entraînants, syncopés, d’un ragtime de Scott Joplin. La main de la musique tendue à travers le plafond vers le quatrième et cinquième étages occupés par le duplex de Pierre et Félicia Pallenberg. Ragtime pour Rospo. Elle joua longtemps. Jusqu’à la nuit tombée. Je suis avec toi, voulait-elle faire dire au piano.

Elle n’avait emménagé dans l’immeuble que deux ans plus tôt ; elle savait peu de choses des parents Pallenberg. Lui – elle ne l’avait vu que trois fois, très rapidement –, la quarantaine, grand, robuste et pressé, riche mégalomane tenant lieu de père-en-coup-de-vent, homme entre deux avions, costume sur mesure, brassant des millions, les tempes grisonnantes à la Stewart Granger. Elle, fausse blonde tout en Dior, maquillage et posture, dominatrice, arriviste, une junkie du luxe, un cœur qui ne s’emballait qu’à dix-huit carats, responsable et propriétaire d’un réseau de trois agences matrimoniales affublées d’un nom ridicule – « En quête de félicité », ou quelque chose dans ce goût-là. Quant à Rospo, Florence savait ce qu’elle en avait vu aujourd’hui. Un enfant intelligent, curieux et d’une extrême sensibilité – « C’est beau ! Joue-moi encore ce passage, ça me donne la chair de poule ! » Un enfant livré à l’étau affectif d’une femme qui avait si peu l’air d’une mère aimante.

Ce piano droit. Dans la pénombre du salon. Un soir du printemps 1978. Le radeau de l’enfant dans l’océan de sa détresse. La clé pour sortir.

 

Printemps, été, automne 1978. Le temps d’une grossesse. Fécondation in vivo entre un enfant et la musique. Gestation au long de quarante mercredis. Comment vont les choses…

« Comprenez-moi bien, Félicia. Rospo sera toujours le bienvenu. Tu le sais, Rospo, nous en avons déjà parlé. Pour être franche avec vous, je ne serai pas très longtemps à la hauteur…

A la hauteur !? questionna la bouche pincée de madame Pallenberg, un kilomètre au-dessus de Paris. Alors, c’est ça, avouez-le, il vous donne du fil à retordre ! On ne pourra pas dire que je ne vous avais pas prévenue !

— Vous vous méprenez, Rospo et moi, on s’entend à merveille ! C’est à propos du piano… de la musique…

— Eh bien quoi le piano ?… la musique ! »

On aurait cru l’entendre évoquer un rat crevé sur le bord de la route.

Quelle femme horrible.

« Rospo est d’une extrême sensibilité…

— Oh, oui, ça, vraiment, il est même en porcelaine !

Sensibilité ne veut pas dire fragilité !

  Oui, bon ! Où voulez-vous en venir, au juste ? »

Garde ton calme, surtout, garde ton calme. Ne lui dis pas tout le mal que tu penses d’elle, rien de bon ne pourra en sortir. Pense à Rospo, pense à son avenir.

« J’y venais, justement, reprit Florence d’une voix égale. Rospo absorbe la musique à une vitesse stupéfiante. Mémoire, volonté, application. Il a fait de tels progrès, en l’espace de quelques mois ! Je pense que vous devriez lui trouver un professeur de piano… à la hauteur, comme je le disais, à la hauteur de son potentiel !

La musique, maman, je l’entends, là et là ! s’exclama Rospo, le doigt sur le front, tapotant son cœur de la main gauche. Et quand je joue les notes, elles sont déjà dans ma tête, avant de sortir du piano ! »

Félicia eut un temps d’arrêt, un temps de retard, dont Rospo tira profit. Debout près du piano depuis le début de la conversation, il se tourna vers le clavier et commença à jouer. Une série d’accords en main gauche. Des couleurs chaudes. La main droite tricotant, sans fausses notes, une ligne mélodique enlevée, aérienne. Main droite et main gauche se répondant, créant de subtiles harmonies. Deux voix distinctes émanant d’un même corps. Ce tout petit corps  oscillant d’un côté et de l’autre, métronome vivant haut comme trois pommes. Le fléchissement ou l’extension des jambes, la rotation du bassin, l’inclinaison du buste et des épaules, le tressautement calculé des bras et des mains, la course des doigts sur les touches noires et blanches, les mouvements exaltés de la tête ; dans tous ses gestes, toutes ses postures, il était évident que Rospo vivait physiquement la musique.

Félicia dut s’asseoir – sans doute avait-elle l’impression de voir son fils pour la première fois de sa vie ; la quintessence de son âme éclatait sous ses yeux. Des gerbes de notes délicates, des bouffées d’accords sonores emplissaient l’atmosphère du petit salon.

Une fois son morceau terminé, l’enfant se tourna vers les deux femmes et déclara qu’il avait joué en pensant à Salomé.

« Qui est Salomé ? questionna sa mère, la voix chevrotante.

Salomé Narcisse, c’est mon amie, ma sœur de cœur !

— Eh bien, tu ne m’en as jamais parlé, je… c’était… éblouissant ! »

Ça ne durerait pas longtemps, mais, sur le coup, elle était vraiment sincère. Le verni de la mère implacable, insensible, de la femme de tête que rien ne touche, s’était fissuré. Décapé par le feu qui couvait en Rospo. 

« Comment as-tu fait ?... comment est-ce possible ?... en l’espace de neuf mois… un mercredi par semaine ?

— Maman, je joue tous les jours

— Tous les jours ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?

    Je joue à l’école, à la maison, dans ma chambre…

— Nous n’avons pas de piano à la maison !

— Je joue même quand je dors !

— Mais…

— Le piano est dans sa tête, Félicia ! Chaque touche, chaque note fait partie intégrante de son esprit. Il emmène le piano avec lui, partout où il se trouve ! Il possède la musique ! Bien sûr, techniquement, il lui reste à apprendre à jouer…

— Apprendre à jouer ! Voyons, vous n’êtes pas sérieuse ! Il sait déjà jouer ! s’exclama la marâtre de retour, se levant tout à coup, comme si ce n’était pas à elle que Rospo venait de démontrer son potentiel, comme si elle s’était investie de longue date à soutenir les efforts passionnés du petit musicien et que le temps était venu de battre en brèche les réticences de mademoiselle Duchemin – le monde à l’envers façon Félicia Pallenberg. 

— Croyez-moi, reprit Florence. Il lui reste une marge de manœuvre à laquelle toute sa vie ne suffira pas ! »

     Elle ne se laissa pas conter du regard dédaigneux de sa voisine du dessus – depuis quelque zénith, l’œil hautain pesait de nouveau sur elle, du poids d’un feu d’orgueil. Le pire était à craindre, mais elle poursuivit :

     « En toute chose, nous sommes tous perfectibles à l’infini !

Trêve de banalité, Florence ! Mon fils est un génie, ça crève les yeux ! Il deviendra un grand maître, il sera… célèbre ! »

Nous y voilà. Il n’était plus question de l’enfant dans la bouche de la mère, mais de ce que la mère voulait faire de son enfant.

« Un grand maître… célèbre… peut-être, reprit Florence. Nous n’en savons rien ! Ce qui compte ce n’est pas ce qu’il sera aux yeux des autres, c’est ce qu’il est maintenant, ce qui compte… c’est… laissez-moi finir ! Ce que Rospo exprime… ce morceau que vous venez d’entendre, je l’entends moi-même pour la première fois. Rospo en a accouché sous nos yeux…

— Eh bien ! C’est ce que je dis ! Mon fils est un génie !

Un génie a besoin de travailler pour offrir sa pleine mesure !

— Oh, j’avais bien compris ! Nous trouverons quelqu’un pour lui apprendre ! Tu vas travailler sérieusement, n’est-ce-pas, mon garçon ? Si tu veux que papa et maman soient très fiers de toi !

Ne lui dis surtout pas que tu l’as trouve abjecte.

« Non, Félicia, pas pour vous, ni pour qui que ce soit, mais pour lui. Il le fera pour lui parce que c’est ce vers quoi son cœur s’est tourné. Progresser à l’infini ! Comme un arbre qui pousse, se déploie, gagne en force et en beauté ! Cet arbre qui ne pousse pas pour être admiré, ni ne se surpasse sous la contrainte ! »

Le visage lumineux, elle accompagna ses mots d’un large mouvement des deux mains, de haut en bas. Le dessin d’une arborescence en pleine expansion, englobant le salon, l’appartement, crevant les fenêtres de ses branchages puissants, envahissant le quartier de ses feuillages vert tendre, pleins, bruissants, gagnant sur Paris, sur le monde, le pari d’un règne végétal, peut-être sur l’univers tout entier.

« Soit ! trancha la « Folcoche » de Rospo – ses yeux brillaient pour d’autres raisons. Nous allons donc lui trouver un professeur à la hauteur de son talent !   

Et lui acheter un piano ! », dit Florence, radieuse, couvant Rospo d’un regard bleu-gris des plus complices.

 

Il en fut ainsi.

Un piano à queue, modèle Steinway – prétendument livré, une nuit de la fin décembre, par un homme bedonnant à barbe blanche, vêtu d’un long manteau rouge –, un piano, donc, fit son apparition dans le grand salon du duplex des Pallenberg.

C’est dans cette même pièce, haute de plafond, percée de larges baies vitrées – Paris en cinémascope ; la coupole des Invalides plein cadre –, que Gérald Pépin, « le meilleur professeur de piano de toute la ville », vint consacrer ses mercredis et samedis après-midi à l’initiation de Rospo. C’était un homme proche de la cinquantaine, un cœur en or massif, un peu austère, une espèce de tristesse dans le regard, comme ces chiens qui ont toujours la larme à l’œil. Félicia l’avait choisi parce qu’on le disait particulièrement intraitable avec ses élèves. Mais Rospo produisait naturellement tous les efforts pour se réaliser. Il répétait longuement les exercices, les gammes, les morceaux choisis par Pépin, affinant son toucher, développant sa perception du piano, la profondeur du lien entre l’instrument et lui ; il écoutait attentivement les conseils, questionnai sans relâche sur l’étude de telle ou telle partition, et puis il composait sans arrêt, piano ou pas. La musique en pensées, en lien avec son ressenti. Si on l’avait laissé faire, il en aurait joué toute la journée. Ça lui était devenu vital.

A force d’heures et de jours, de semaines et de mois, passés devant le piano du grand salon ; à force de notes, de « mots-triolet », de « phrases-crescendo », de « soliloques-sonates » tirés des entrailles de la bête à queue, cuirasse laquée, modèle Steinway ; à force d’obstacles, identifiés, combattus puis abattus ; à force de détermination, de passion, de concentration et de travail ; avant un an, les rôles furent comme inversés entre Pépin et Rospo. L’adulte intransigeant, habitué à tirer ses élèves par le licou, à les presser, à les admonester, à les épuiser, finit par perdre pied face à un enfant dont la joie et la détermination jamais ne fléchissaient. Rien ne semblait pouvoir le faire plier, l’atteindre dans sa retraite solitaire et éclatante. Une observation sévère, une critique bien sentie, voyaient naître un sourire gourmand sur sa bouche – la conscience d’une nouvelle difficulté technique, d’un défaut dans son interprétation, le mettait en appétit. Chaque mercredi, chaque samedi, en arrivant chez les Pallenberg, Pépin trouvait Rospo en corps à corps avec le piano. L’instrument était disposé de telle sorte que l’enfant tournait le dos à son professeur lorsque celui-ci pénétrait dans le salon. Et chaque fois qu’il y pénétrait, quelque chose venait le frapper au bas ventre. D’un coup d’oreille, il savait. L’écueil où il avait laissé l’enfant piégé, la fois précédente, était déjà chose ancienne. Invariablement, en guise de pied-de-nez musical, Rospo l’accueillait, non seulement en interprétant correctement le passage naguère mis en défaut, mais, plus encore, en l’interprétant avec toute la richesse de son incroyable personnalité. Il le jouait, non pas comme Pépin le lui avait commandé ; il le jouait comme Pépin ne l’aurait jamais cru possible. Pépin, inapte à placer la barre assez haut. Il n’avait rien que de technique à lui apprendre. Force et conviction, sensibilité, justesse, inspiration et intuition, allégresse ou gravité. Rospo possédait déjà tout ça, et quelque chose de plus. Cette chose qui frappait Pépin au bas ventre. Avant longtemps, l’étonnant prodige serait devenu son maître.

 

Corps, esprit et piano, comme une entité lumineuse occupant, baignant l’espace du grand salon, irradiant un nuage de pulsations, d’énergies concentriques, un nuage rallié à sa cause, dense d’une charge émotive livrée sans retenue. Autour du pianiste de douze ans, un tissu d’électrons chargés de musique et de vérité. Les frontières solides, les murs, les meubles, le sol même, sous les pieds du vieux professeur, et la coupole des Invalides, vert de gris et or, sous le ciel plein, l’enchevêtrement des toits jusqu’à l’horizon brumeux, le grain des particules solaires passant les baies vitrées ; toutes choses qui paraissaient n’être au monde qu’en réponse à la puissance d’évocation de la musique de Rospo. Rospo convoquant la réalité sous les yeux de Gérald Pépin.

Combien de fois avait-il eu cette étrange sensation de décalage, tout au long des cinq dernières années ? Et cette pensée ? Je n’existe que parce qu’il est en train de jouer. S’il s’arrête, je disparais.

« Gérald, je crois que vous êtes en retard, aujourd’hui, dit Rospo. C’est bien la première fois.

Oui, tu as raison. Mais je gage que ces cinq minutes-là t’auront été plus profitables sans moi, n’est-ce-pas ? Tu tires bien le meilleur de toi-même sans l’aide de personne.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Rospo, un pli d’inquiétude sur les traits, une note de détresse dans la voix.

— Ça veut dire que tu n’as plus besoin de moi. Je suis venu pour une dernière leçon. Je ne peux plus être ton professeur. Tu comprends ?

— Je crois que j’ai peur de comprendre. Je ne suis pas surpris, c’est juste que… »

Il regarda un moment les touches du piano, levant son index droit, pensant aux trois notes à la quinte – do, mi, sol – qu’il avait joués six ans auparavant, sur le piano droit de mademoiselle Duchemin, l’index un peu plus petit qu’aujourd’hui.

« Tu n’as pas à craindre de voler de tes propres ailes, reprit Gérald. Tu le fais depuis des années. Tu le faisais déjà avant de me connaître. Je ne peux plus être ton professeur, mais je veux bien être ton ami. Je me suis toujours interdit de te dire certaines choses. Je te respecte et t’admire. Je ne sais de quel acier tu es trempé, et si je croyais en Dieu, je dirais que tu tiens du miracle. » 

 

Sans que Rospo le sût, ses propres compositions modifiaient l’ordre vibratoire du duplex, remodelaient l’état émotionnel de ceux qui l’entouraient, reconfiguraient la signature des chakras.

A commencer par Félicia. Mozart, Chopin, Beethoven, Ravel ou Schubert n’avaient sur elle aucune puissance d’arrêt si elle avait décidé que ce n’était plus l’heure de jouer du piano. Interrompre Rospo en pleine Sonate au clair de lune ne l’aurait pas défrisée ; elle détestait ouvertement Chostakovitch et Satie – « Rospo ! Arrête-moi ça tout de suite ! C’est absolument insupportable ! » – ; mais la musique de son fils la changeait, malgré elle, en une autre femme. Tant que Rospo jouait Rospo Pallenberg, Félicia était sous l’influence de quelque sortilège ourdi à son insu – à l’insu même de celui qui l’ourdissait et qui, tout à son osmose, ignorait le monde qui l’entourait. Elle n’était plus tranchante, vindicative, occupée ou pressée. Tant que Rospo jouait Rospo Pallenberg, elle n’était plus en position d’envisager quoi que ce fût – assise là où elle avait dû s’asseoir au son des premiers accords, assise là à écouter la musique en souriant. Dans ces moments-là, elle n’avait plus prise sur lui, et pas davantage sur elle-même.

Absent les trois quarts du temps, Pierre Pallenberg, qui n’entendait rien à la musique, ne put se soustraire à cette curieuse emprise. Un après-midi du printemps 1983, une longue improvisation de Rospo lui fit rater un vol pour New York ; une autre fois, il omit de passer un ordre de vente par téléphone et perdit deux millions à la Bourse.

De même, la cuisinière des Pallenberg, vivant à demeure, oublia bien des casseroles sur le feu jusqu’au jour de son renvoi, fin 1985, après qu’un incendie avait manqué emporter toute la cuisine – en fait, quelques jours après que Gérald Pépin eut proposé à Rospo de devenir, non plus son professeur, mais son ami. Oui, curieuse emprise… magie douce ? Contemplation ? Illumination ? Aucun d’entre eux n’en avait conscience ; c’est-à-dire que Pierre Pallenberg, par exemple, une fois tiré de sa « rêverie » ne comprit jamais objectivement comment « diantre ! » il avait pu manquer son avion ou se voir rincer d’une paire de millions. Pas plus qu’il ne vint à l’esprit de la cuisinière d’accuser Rospo d’envoûtement.

 

Parfois, Pierre et Félicia conviaient un parterre de relations choisies à venir boire le thé autour du piano. Ils aimaient ce que le génie de leur fils faisait rejaillir de prestige sur leur propre blason et le montraient comme un curieux animal de foire faisant galoper ses doigts sur les dents cariées d’une grosse bête noire à queue, modèle Steinway.

 « Vous allez voir ! claironnait Pierre Pallenberg à l’assistance. Admirable ! Ce petit est tout simplement admirable. Un petit génie ! »

Approchez ! Approchez ! Venez voir de près un enfant unique en son genre !

Et Rospo jouait pour une volière de rombières acoquinées à d’importants inconnus. Pour un trio de députés aux ronds de jambes réputés, accompagnés de biches attifées haute-couture. Il jouait pour quelques aficionados du Dow Jones frayant avec son père dans les eaux internationales de la haute-finance, pour le club des coqueluches tenant lieu de cours à Félicia. Il ne leur prêtait pas attention et oublierait leur visage. Il jouait pour lui, poursuivait avec la musique un dialogue ininterrompu. Jour, nuit. Matin, soir. Aube et crépuscule. Il jouait. Peu lui importait la présence d’importuns businessmen convoqués par ses parents. Peu lui importait même la présence de ses parents – avant ses treize ans, il avait atteint à la conscience d’être un étranger aux yeux de ces deux étrangers ; il avait déjà coupé les ponts d’avec eux, tout en vivant sous leur toit.

 

Il savait qu’il ne tenait qu’à lui de réussir en toutes choses, que le fruit de son travail ne serait que pour lui, pour sa propre satisfaction. Elève curieux, assidu, sportif. Une scolarité sans tache, brillante comme un sou neuf. Le fils modèle.

Combien de fois entendit-il dans la bouche de sa mère : « Ton père sera tellement fier de toi quand il verra ton bulletin de notes ! » ?

En fait, une fois de trop…

Un soir de décembre 1988, il répondit à Félicia :

« Je n’attends de personne d’être fier de moi !    

Mais qu’est-ce que tu racontes ?

— Je ne travaille pas pour vous plaire, mais pour m’accomplir ! Je travaille parce que ça me rend libre !

— Ne sois pas insolent, Rospo !

— Je ne vois pas en quoi !

— Tu vas changer de ton avec moi ou bien…

— Ou bien quoi, mère ? », dit-il en souriant, les yeux brillants, droit comme un I. Du haut de ses seize ans, il la dominait d’une tête, tout en envergure et en charisme. Sous le casque ébouriffé de ses cheveux noirs, un visage de statue grec irradiant puissance et beauté. Félicia tressaillit. Terne et rabougrie sous l’éclat du soleil qu’était devenu son fils et qui tourna les talons pour quitter la pièce.   

« Je dirai à ton père quel a été ton… »

Rospo claqua la porte derrière lui, laissant Félicia mâcher ses derniers mots sous les décombres de son trône. Fin de règne. Elle était la seule à savoir : combien elle avait toujours redouté de croiser, un jour venu, cette force-là dans le regard de son fils.

 

 

 

 

 

« Quand je serai grand, je veux me marier avec toi ! dit l’enfant.
Par Fabrice Décamps - Publié dans : I. Le pianiste et le borgne
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Mercredi 30 septembre 2009 3 30 /09 /Sep /2009 14:40

Ce qui se produisit après ça ? Trou noir. La mémoire des dernières heures de cette nuit-là m’a échappé pendant quinze ans. Elle n’avait pas quitté l’intérieur de mon crâne – tenu qu’elle revint à la surface de ma conscience au cours d’une certaine nuit de l’été 1991, d’une manière pour le moins surprenante –, mais elle était devenue complètement autonome, s’était mise au vert, incognito, passagère clandestine, au détour d’une quelconque circonvolution de mes lobes frontaux.

Ç’a été dur. Cette amnésie partielle. Devoir supporter de ne pas avoir accès à des informations en ma possession…

Par le passé, ça m’était arrivé une fois de me réveiller dans mon lit, un lendemain de beuverie, sans pouvoir me rappeler comment j’étais rentré chez moi, où j’avais pu garer ma voiture, et qui – sinon moi-même – avait ôté mes fringues et les avait consciencieusement pliés sur la chaise près de la fenêtre. Sur le coup, ça n’avait pas été une expérience très agréable, d’autant qu’elle s’accompagnait d’une migraine que je n’aurais pas souhaitée à mon pire ennemi. Je m’étais senti trahi par mon propre corps ; il avait fait ce qu’il voulait sans même me consulter ; et, par conséquent, je m’étais beaucoup questionné là-dessus : qu’est-ce qui avait pu me passer par la tête et qui n’avait laissé que du vide. Je pouvais avoir tué quelqu’un, même accidentellement, et n’en avoir aucun souvenir. Tout ça m’avait paru horrible pendant quelques jours et puis ç’avait fini par passer. Rien à voir avec quelque chose d’obsessionnel. En dépit de mon état, j’avais probablement agi de la manière la plus approprié. En pleine nuit, j’avais conduit dans Paris, à travers une foule d’éléphants roses, garé ma voiture au même endroit que d’habitude, j’étais monté jusqu’à mon appartement et m’étais couché, non sans avoir, au préalable, plié mes vêtements avec autant de soin qu’un vrai maniaque. Pour le reste… pourquoi imaginer le pire ? Me forger des hypothèses alambiquées ? Rien de tout ça, vraiment. Et surtout, pas de place laissée à l’inexplicable.

Mon amnésie antarctique jouait sur un autre tableau, dans la cour des grands mystères, et me laissa impuissant, passé les frontières du possible.

 

Je me sentis revenir de très loin, très très lentement, par paliers. Très loin : un lieu qui n’en était pas un et que j’avais oublié. La douleur, l’échange de deux voix à mon chevet, la lumière du jour, aveuglante, passant mes paupières entrouvertes et gercées. Ça fait mal : frappé de vie subite. La réalité comme un électrochoc. La lumière en volumes pesants, chargée d’étincelles brûlantes ; les ombres profondes, comminatoires, creusées au chalumeau dans la matière brute du réel. Comment décrire la douleur ? A quoi bon ? Disons que mon visage tout entier avait dépassé la phase de décongélation et que je devrais m’en remettre au temps-qui-passe avant de recouvrer visage humain.

Je sus presque aussitôt qu’il manquait quelque chose. Les yeux mi-clos, je voulus me redresser. Un lit oscillant mollement, l’intérieur d’une cabine à bord du Templier et deux silhouettes. Tout redevint flou et pesant, je dus laisser ma tête aller en arrière sur l’oreiller.

« Ne bougez pas, Jacques. Vous êtes encore très faible. Pour dire la vérité, vous ne devriez même pas être en vie. »

C’était Romain Furni. Je sentis une main sur mon épaule. Ouvrant à nouveau les yeux, je le vis se pencher au-dessus de moi.

« Tout va bien, maintenant, reprit-il. Vous avez eu une foutue chance… bien que… enfin, je suis désolé de vous apprendre que j’ai dû vous amputer une partie de vos auriculaire et annulaire gauches… à cause du gel. 

Ha ? », dis-je en portant ma main gauche à hauteur de mon visage.

Ma main gauche entourée de bandelettes. Une main de momie, tronquée, asymétrique. Mes annulaire et auriculaire, deux moignons ridicules, de la taille d’un orteil. J’allais me réveiller, n’est-ce-pas ? C’était juste une invention, une farce à la lisière du sommeil, un tour de passe-passe. Un cauchemar éveillé. Une sensation physique abominable. L’horreur mise à part, quelque chose me laissait perplexe.

« Pourquoi est-ce que je ne sens rien ? demandai-je en remuant mes trois doigts et quelques. Pas la moindre douleur !

Oh, je… vous ai administré un antidouleur.

— En ce cas, pourquoi est-ce que j’ai si mal à la tronche ?

— Eh bien… 

Dieu du ciel ! s’exclama l’autre silhouette en la personne de Young. Comment avez-vous fait ?

— Comment est-ce que j’ai fait quoi ?

— Le moment n’est peut-être pas très bien indiqué pour parler de ça ! », intervint Furni.

Il n’y aurait jamais eu de moment propice pour me mettre au parfum.

La dernière chose dont je me souvenais avec certitude consistait en l’apparition de onze silhouettes face à l’homme à la canne, dans une cavité nappée de lumière bleue, et ce, à trois kilomètres au-dessus du niveau de l’océan Austral.

… leurs cheveux sont couleur ébène… leur regard clair parle le langage de la Terre…

Est-ce que je devais leur raconter ça ? Est-ce que j’y croyais moi-même ? Je décidai que oui, deux fois oui, et leur rapportai l’ultime épisode qui surnageait à la surface de ma mémoire.

Le silence qui suivit ma fable fiévreuse et le regard échangé par Furni et Young m’en dirent long sur l’opinion qu’il se faisait de mon paysage mental. Cependant, l’atmosphère était lourde d’autre chose. Furni évitait de me regarder bien en face, à l’inverse de Young qui ne cessait de me détailler comme si j’étais la résurrection de Jacques Ubovitch. Je n’aimais pas du tout l’expression sur son visage – pas plus que sa question : « Comment avez-vous fait ? » –, parce que ça sous-entendait,  contrairement à la logique la plus élémentaire, qu’il n’était pas celui qui m’avait sauvé la vie. Cette nuit-là, c’était lui qui m’avait retrouvé puis ramené à bon port. Non ? Sa présence à bord du Templier corroborait pourtant cette hypothèse.

« Combien de temps avons-nous mis pour redescendre jusqu’ici ? », questionnai-je.

Même silence écrasant. Même regard ahuri.

« Quel jour sommes-nous ?

Le 26 janvier, répondit Young comme s’il m’annonçait le décès d’un proche.

Alors… je suis resté plus de… quatre jours dans le cirage ?

— A vrai dire, nous n’en savons rien, Jacques ! »

C’est fou le mal que peut engendrer l’association de quelques mots, isolément inoffensifs. Nous n’en savons rien, Jacques. En ce cas, qui allait me le dire ?

Je parvins à me redresser et m’aperçus que je m’étais appuyé sur ma main gauche. Pas de douleur, d’élancement ou de fourmillement. Je ne sentis que le contact de mes deux doigts raccourcis à l’intérieur du pansement, comme je sentais le drap sous les autres doigts. Furni paraissait encore mal à l’aise. Ça peut se comprendre. Pendant cinq jours, j’avais été un homme mort à ses yeux ; et, à sa façon de me regarder depuis que j’avais repris connaissance, j’avais une assez bonne idée de ce qu’avait été le supplice de Lazare ; ce regard que les gens vous jettent après que vous êtes tout droit sorti de la tombe.

Mais, je sentis que le médecin me cachait autre chose. Je savais ce que c’était, sans le savoir vraiment. Ma main. 

« Allons, docteur, assez joué, retirez ces fichus pansements !

Jacques, vous ne devriez pas… », tâcha-t-il de protester.

Il ne fit néanmoins aucun geste pour m’empêcher de défaire moi-même les bandages autour de mes doigts.

Il manquait bel et bien les deux premières phalanges de mes annulaire et auriculaire gauches, mais l’amputation semblait remonter à bien des années. 

« Quand comptiez-vous me mettre au courant ?

C’était pour… atténuer le choc, en quelque sorte…

— Le choc, vous en avez de bonne ! C’est vous-même qui m’avez dit avoir procéder à l’amputation !

— Je suis désolé, comme je vous le disais… 

— Mais !? Il n’y a aucune plaie, aucune cicatrice ! Rien ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Votre main était comme ça quand on vous a retrouvé ce matin, répondit Young.

Ce matin !? Mais, où étais-je passé pendant tout ce temps ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ? oh, merde… ne me dites pas que vous n’en savez rien ! »

Ils ne me le dirent pas, mais Young me fit part de ce qu’il savait.

La tempête avait perdu en intensité dans la matinée du 22. Blossom et lui avaient enfin pu établir un contact radio avec le camp 3. Devant la gravité de la situation – trois hommes abattus de sang-froid, un suicidé, deux portés disparus, et le genou de Blossom –, le capitaine du Templier s’était vu contraint de faire appel aux Américains de la station McMurdo, qui avaient envoyé un hélicoptère sur le plateau de Fang.

En dépit d’intenses recherches, Cravero et moi-même étions demeurés introuvables. Du 22 au 26, l’expédition de feu Haviker plia lentement ses bagages, dans une humeur de fin du monde que soulignait le panache gris de l’Erebus, imperturbable, occupé à sa forge. A rebours du grand rêve, les motoneiges transportèrent l’ensemble du matériel au pied du volcan. Quelques Américains, et un hélicoptère, se joignirent à l’effort qui ne donnerait aucun fruit. Les responsables de la station étaient pressés de nous voir partir – du moins, de voir partir ceux de l’expédition qui étaient vivants ; les corps de nos quatre amis feraient le voyage du retour en avion cargo.

Jusqu’au matin du 26 janvier 1975, je fus considéré comme un homme mort. Avec un peu, absent plus longtemps, j’aurais manqué le départ. C’est Gédéon Abgral qui vit le premier ce qui n’était pas là un quart d’heure plus tôt : une silhouette orange couchée sur la banquise, à cent mètres du camp de base, dans le détroit de McMurdo – ce n’était pas précisément à cet endroit qu’on aurait pensé retrouver mon cadavre… en plus, je n’étais même pas mort. Chapeau.

« Vivant ! Vous êtes vivant ! s’exclama Young en achevant ses explications. Comment avez-vous fait ? »

… à la fois en profondeur et à la surface des choses…

     Ç’aurait dû être mon tour de garder le silence, mais je demandai :

« Et Cravero ? »

Aucune trace de l’homme à la canne. Furni ajouta :

« A l’heure qu’il est, il est mort depuis longtemps…

Ah, oui ! dis-je en contemplant ma main étrange, paume et face. Je ne suis pas sûr de partager votre avis. Il s’est passé ici des choses… bizarres, vous ne croyez pas ? »



Par Fabrice Décamps - Publié dans : Prologue
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Mercredi 30 septembre 2009 3 30 /09 /Sep /2009 14:31

Le Templier amarré le long d’une plaque de glace attachée au rivage de l’île de Ross, nous nous mîmes au travail sans attendre. Selon Haviker, nous n’avions que quatre ou cinq heures pour débarquer et réunir le matériel sur la côte.

« Il faut faire vite ! nous héla-t-il depuis le quai blanc sur lequel il était descendu le premier pour nous prouver combien c’était solide. Cette plaque de glace à beau faire deux mètres d’épaisseur ! Elle nous supporte pour le moment, mais la marée finira par l’éloigner du rivage et par la disloquer. »

Nous installâmes le camp de base au pied du volcan, non loin de la cabane d’Ernest Shakleton dont le nom reste associé à la première ascension du colosse volcanique, réalisée en 1908. De l’autre côté du détroit, l’immense massif de la chaîne transantarctique élançait à perte de vue ses murailles de neige et de givre chapeautées d’aiguilles. En fin d’après-midi, c’est de ce côté que nous vîmes apparaître un point noir, un point noir en approche, dans le ciel bleu, qui n’avait pas la forme d’un albatros. En fait, nous l’entendîmes avant de le voir. Un lointain bourdonnement qui ne laissait guère de doute sur son origine et qui interrompit toute forme d’activité sur le camp de base, alors en pleine effervescence. Nous portâmes tous notre regard vers le point noir, la silhouette grossissante d’un hélicoptère. L’engin avait sans doute décollé depuis la station de McMurdo avec laquelle nous étions en contact radio permanent depuis plusieurs jours. Je crus à quelque comité d’accueil de la part de l’équipe stationnée sur place. Ceux qui vivaient là pendant plusieurs mois d’affilés avaient probablement envie de contempler de nouveaux visages et de se voir confirmer qu’ils appartenaient à la même espèce que nous. Cependant, comme je me tournai vers Haviker, qui émergeait de la tente principale en compagnie de Romain Furni, je remarquai une expression fugitive sur son visage. Ça ne dura qu’un instant et je n’y prêtai pas toute l’attention nécessaire sur le coup. Ce n’est que rétrospectivement – quand il serait trop tard – que je compris avoir lu de la peur sur les traits de mon ami.

Furni et lui s’éloignèrent du camp vers l’intérieur des terres, comme s’ils se portaient à la rencontre de l’hélicoptère. A ce moment, je me trouvais près de Gédéon Abgral, l’océanographe – un homme réservé, mais agréable, que je dépassais de deux têtes et qui n’avait de volumineux que la barbe, une énorme boule de poils noirs parsemée de cristaux de glace.

« Eh bien, cette fois, nous voici bientôt au complet ! dit-il, penché sur une caisse rouge contenant une partie de son matériel.

— Au complet ? Je ne comprends pas !

— Vous ne savez pas ? »

Non, je ne savais pas que l’hélicoptère de la National Science Fondation transportait un homme, arrivé deux jours plus tôt en avion, qui devait participer à l’ascension du volcan. Pourquoi n’était-il pas venu avec nous en bateau ? Abgral l’ignorait :

     « Je suppose qu’il n’en avait pas le temps, ou tout simplement pas l’envie. Cet homme-là n’est pas scientifique. Je crois que c’est une espèce d’excentrique qui a beaucoup d’argent et certaines relations parmi les pourvoyeurs de fonds de notre petit voyage. Il me semble qu’Ignacio n’a pas eu le choix. On lui a imposé sa présence. »

L’hélicoptère acheva sa phase d’approche. Le bruit de son moteur, le sifflement de ses pales, sa carlingue massive, vrombissante, sa présence même en cet endroit, avaient quelque chose d’incongru. Quand il se fut posé, à près de trois cents mètres en amont du camp, Haviker et Furni achevèrent d’approcher. La longue porte latérale coulissa, livrant passage à une silhouette orange qui sauta sur la glace à pieds joints, tenant dans sa main gauche ce que, à cette distance, je crus être un alpenstock, mais qui s’avéra être la canne de Randolf Cravero – l’invité surprise, le quinzième membre de l’expédition Haviker.

Le second capitaine et deux membres d’équipage étant restés à bord du Templier – en fonction du déplacement des glaces du pack, il leur faudrait changer de mouillage –, l’ironie du sort voulut que notre nombre, au camp de base, fût porté à treize, après que Cravero nous avait rejoints. Son arrivée des plus remarquées n’avait pas longtemps interrompu notre travail. Le transport du matériel et l’installation du camp de base nous occupèrent pendant quatre à cinq heures. Dans ce laps de temps, nos visages avaient changé, battus par le vent polaire, gercés par le froid, rougis par le soleil éclatant, nos barbes et nos sourcils festonnés de glace.

Ce premier soir sur la banquise, peu après le repas, je m’effondrai dans ma tente et m’endormis d’un bloc, avec cette pensée de Poquelin : qu’étais-je venu faire dans cette galère ? Qu’est-ce qui m’avait pris de participer à cette folie ? Oh, je le savais bien, j’avais eu la réponse au-dessus de la tête pendant toute la journée : le sommet du volcan nous attendait.

Techniquement, l’ascension ne présentait pas de réelles difficultés – en 1908, Shakleton et son équipe avaient réussi en moins de trois jours –, mais, en ce qui nous concernait… bonté divine ! deux tonnes de matériel étaient supposés nous accompagner jusqu’au sommet. Pour mener à bien ce défi logistique des plus corsés, Haviker avait prévu d’utiliser deux motoneiges pour tracter des traîneaux chargés à bloc. Dès le lendemain, les deux engins, pilotés par Haviker et Young, entamèrent la première série d’aller-retour afin d’installer le camp 2 au-delà de mille mètres d’altitude. Les frères Bertuccio, responsables de toutes les implantations en altitude, furent du voyage, tirés sur des skis par les motoneiges.

Haviker pensait atteindre les bords du cratère principal en l’espace de dix jours, au mieux ; au pis, en deux semaines. Les trois mille premiers mètres ne présentaient guère de pièges et le ballet des motoneiges alla bon train. Le 15 janvier, le camp 2, sécurisé, occupé par cinq d’entre nous – Abgral, Blossom, Escanecrabe, Cravero et moi-même –, vit partir les quatre mêmes compères en direction du site choisi pour le camp 3, à deux mille deux cents mètres, juste sous le glacier Fang – le glacier de la Griffe, culminant à plus de trois mille mètres, défendait l’accès au versant nord du volcan ; c’est à partir de là que les choses se corsaient.

Durant le transfert d’une équipe en motoneige d’un camp à l’autre, nous devions sans fautes être équipés de tentes de survie, au cas où une tempête de neige viendrait à nous surprendre. Haviker nous rebattait les oreilles avec ça : « Je vous l’ai dit et je vous le répète, quitte à passer pour un emmerdeur ! Ces tentes portent bien leur nom. Coincé dans le blizzard, sans l’une d’elles à votre disposition, vous ne verrez pas demain ! » Blossom et lui nous en fîmes d’ailleurs rapidement la démonstration. Surpris par l’une de ces fameuses tempêtes, au cours d’un de leur retour du camp 3, ils durent passer la nuit du 15 au 16 janvier, sous leur abri de fortune installé à la va-vite entre les motoneiges.

Ainsi, là-bas, le froid, qui atteignait tout de même, en cette saison, des gouffres de moins vingt-neuf degrés, n’était pas le pire ennemi. Non, c’était le vent. S’il venait vraiment à souffler, les rafales balayaient et soulevaient la neige en tourbillons qui gommaient tous repères. Tout devenait monochrome, couche sur couche ; un homme à trois mètres n’était plus qu’un fantôme ; à six mètres, il n’existait déjà plus – du moins existerait-il encore à ses propres yeux dans la souffrance de son dernier quart d’heure. Alors… je le répète. En cas de blizzard : ne jamais s’éloigner du camp. En cas de blizzard : sans un abri, vous êtes un homme mort – je suis, pourtant, la preuve vivante du contraire, l’exception qui confirme la règle.

Celui du blizzard, marqué deux fois dans sa chair en paiement d’un double transport.

Je vais trop vite, dame Lokeren-Chume ? Tu ne saisis pas ? Ou, pour mieux le dire, tu commences déjà à saisir qu’il manque des clés à ton trousseau ?

 

Prendre le temps, monter le volcan par palier – camp 2, 3, 4 et 5 –, s’accoutumer à la raréfaction de l’oxygène. Voilà pour nous garder du mal de l’altitude. Des murets constitués de blocs de neige cernant le bas de nos tentes, voilà pour protéger nos « maisons » du souffle polaire. Autour du camp, des piquets munis de fanions rouges, voilà pour ne pas se perdre. La conscience que l’Antarctique pouvait nous engloutir d’une seule bouchée, voilà pour être on ne peut plus prudent, avisé, équipé.

Mais, pour contrecarrer les plans de l’homme à la canne, rien n’avait été prévu. Ce n’était qu’en apparence que Cravero s’était fondu dans le groupe. Nous n’avions guère le temps d’être les uns aves les autres, même si nous ne nous quittions pas d’une semelle. Il y avait tant à faire. Seul le temps des repas nous laissait quelque répit. Nous les prenions en commun dans la plus grande des tentes – le mess marquait le centre du camp ; on pouvait s’y tenir debout, on s’asseyait sur des caisses pour manger, boire du thé brûlant, être ensemble. Ça n’a pas suffi. J’entends… ces rares instants passés en compagnie de Cravero. Ça n’a pas suffi. Pour comprendre que les choses allaient déraper. Comme tout un chacun, j’avais connu mon lot de personnes antipathiques. Non content d’être venu s’ajouter à l’expédition au dernier moment, Cravero emporta haut la main la première place de mon hit-parade des gens détestables. Condescendant, égocentrique. Avec nous, sans être avec nous. Par tous les pores de sa peau, il nous le faisait sentir. En posant les yeux sur nous, il nous le disait : « Vous n’êtes rien ! Ma sphère vous écrase ! ». Mais nous n’avons rien senti, nous n’avons rien vu, avant qu’il ne soit trop tard. Qu’un excentrique richissime et odieux se fût glissé en notre sein, voilà qui ne prêtait pas trop à conséquences. Pour dire vrai, je ne me souciais guère de lui. Les journées étaient dures, longues, bien remplies, harassantes. Nous allions de l’avant. Vers le haut. En pleine accomplissement. La fatigue, le doute. Le besoin aussi de s’isoler des autres. Le temps du sommeil. Le temps de la béatitude, rétribué au centuple, la tronche brûlée par le froid. Le spectacle qui s’offrait à nous, à mesure que nous nous élevions en altitude valait bien toutes les peines et tous les efforts endurés jusque-là.

Jusque-là. Camp 4. Où tout a commencé.

Le passage du glacier Fang. 21 janvier 1976. Il y a des dates qui ne s’oublient pas. A trois mille mètres, sur le versant nord du volcan, le col du glacier de la Griffe s’étend en un immense plateau, ouvert d’est en ouest. Les vents, venant de toutes parts, peuvent y être d’une très grande violence. La glace en porte les stigmates ; les sastrugies, de profondes entailles creusées à la surface du plateau qui témoignent de la puissance des tempêtes de neige.

La rotation des motoneiges promettait d’être éprouvante. La première tournée du matin fut pour Haviker et Blossom, à la manette des gaz ; les frères Bertuccio et Young, tractés sur leurs skis. Un léger malaise planait, rapport à Escanecrabe. Du fait de sa profession, le volcan était devenu son volcan, du moins dans son esprit : l’Erebus, au  volcanologue avant tout autre. Il craignait que les frères Bertuccio ne prissent la décision de pousser jusqu’au sommet si les conditions leur semblaient favorables. L’ultime étape de l’ascension consistait en un couloir de neige abrupt, verglacé, avoisinant les six cents mètres, et que surplombait la haute couronne rocheuse de la caldeira. 

Haviker, dont le rôle consistait aussi à composer avec chacun, l’avait rassuré avant de quitter le camp 3. Pourtant, après le départ des motoneiges, Escanecrabe se montra d’une humeur en dents de scie. D’abord rasséréné, il se remit à grommeler, repris par sa fièvre d’orgueil mâtinée de paranoïa. Deux heures plus tard, Blossom et Young redescendirent à vide, radieux, levant les bras en signe de victoire : sur le haut-plateau, pas un pet de vent. Le bonheur. Du coup, Escanecrabe redoubla d’inquiétude et nous exhorta à ne pas perdre un instant, à charger rapidement le matériel pour rejoindre le camp 4 au plus vite. Il ne cessait de répéter : « S’il n’y a pas de vent, ils vont y aller, les salauds, je suis sûr qu’ils vont y aller ! ». Blossom dut intervenir pour le remettre dans les rails. Personne n’irait au sommet aujourd’hui ; l’installation du camp 4 passait avant toutes choses.

La traversée du plateau à ski, au cul des motoneiges, fut presque une formalité, une balade agréable en Antarctique, nonobstant les jurons d’Escanecrabe – « Maudits Italiens ! », crachait-il entre ses dents. Sur les hauteurs du plateau, nous avions une vue panoramique des plus saisissantes dont nous aurions pu lentement nous repaître ; au lieu de quoi, nous dûmes nous mettre à l’ouvrage, passant l’après-midi à tailler la glace, à la scie ou à la tronçonneuse, afin d’en dégager d’énormes parpaings que nous empilions autour des tentes jusqu’à former des murs hauts d’un mètre cinquante – remparts nécessaires à notre survie, aucune tente n’aurait résisté en cas de tempête.

En l’occurrence, comme s’il avait décidé d’approuver notre effort et d’éprouver la solidité de notre installation, le blizzard se leva en fin de soirée, d’abord « mollement », selon Blossom. Nous étions huit, cette nuit-là, répartis dans trois tentes – les frères Bertuccio, laissés en tête-à-tête ; Haviker, Escanecrabe et Cravero, d’autre part ; enfin, Blossom, Young et moi-même. Epuisé, j’étais bien décidé à dormir tout mon soûl, mais rapidement, le vent gagna en puissance, grondant, sifflant, charriant des particules de neige et de glace qui crépitaient furieusement, fouettaient, mitraillaient, les parois de notre carapace. Un vacarme à réveiller les morts – du moins, propre à m’empêcher de dormir. Une heure s’écoula. Je finis par me redresser dans mon sac de couchage, avec l’envie de porter plainte contre X pour tapage nocturne. Blossom et Young paraissaient endormis – par quelle prouesse ?

Un peu de franchise… ce n’était pas tant le bruit d’essoreuse géante qui m’empêchait de me laisser aller. J’avais peur. Peur de cette puissance à laquelle j’avais confié ma vie. D’un instant à l’autre, nous serions arrachés à la montagne. Dans le meilleur des cas, à la fin de la nuit, je serai vivant, mais sourd comme un pot. A moins que…

Un claquement, répété trois fois, en mesure. Emoussé par la tempête, mais n’étant pas de la tempête. Un son indépendant. Le bruit de… je m’arrachai à mon sac de couchage, secouai Blossom par l’épaule et commençai à enfiler ma combinaison. Blossom leva mollement la tête.

« Des coups de feu ! hurlai-je en sautant dans mes bottes.

Qu’est-ce que vous… ? Hé, Jacques ! Où comptez-vous aller, comme ça ! Bouclez correctement votre combinaison. Je suis sérieux, ne sortez pas comme ça !

Quelqu’un a tiré des coups de feu, vous n’avez pas entendu ?

— C’est la tempête, Jacques ! Calmez-vous, le blizzard vous aura…

— Bon sang, vous dormiez ! »

Young bougea à son tour, bousculé par mon remue-ménage, ou bien alerté par mes cris, je ne saurai le dire ; ce qui est certain : il avait la tête ahuri du type réveillé en sursaut.

« Qu’est-ce que vous faites, Jacques ? demanda-t-il.

— Bon dieu ! Je vous dis que… »

Le même claquement. Deux coups. Un son ténu, mais métallique, qui ne laissait aucun doute.

Blossom émergea en vitesse de son sac de couchage :

« Jacques a raison ! tonna-t-il en secouant Young. Attendez-nous ! », ajouta-t-il au moment où je passais la tête et le buste à l’extérieur de la tente, rejouant mentalement la disposition du camp – en cas de blizzard : etc. Trois tentes aux trois pointes d’un triangle, la tente-mess au centre ; quatre mètres entre chaque tente.

« Jacques ! »

Trop tard. Ganté, cagoulé, toutes les extrémités étanches, je fis un pas hors de la tente, aussitôt bousculé par les rafales, luttant pour rester debout, la partie découverte de mon visage fouettée par les aiguilles du blizzard. J’avais peine à ouvrir les yeux. Quatre mètres entre chaque tente ? Je ne voyais pas à un mètre. Plié en deux, je tâchai de suivre une ligne droite en direction de la tente occupée par Haviker, Abgral et Cravero. J’avais beau hurlé à pleins poumons, c’est tout juste si j’entendais le son de ma propre voix, encagoulé comme je l’étais. Je frôlai le mur de glace entourant la toile de la tente-mess. J’en profitai pour m’y appuyer, la violence du vent était telle que je ne pouvais pas faire ce que je voulais de mon propre corps. Je parvins tout de même, sans encombre, mais pratiquement à quatre pattes, jusqu’à la tente de Haviker. Le tissu de la contre-porte battait l’air en sifflant. Haviker était seul, les yeux ouverts, allongé dans un sac de couchage percé de trois trous rouges à hauteur de la poitrine. Ma première impulsion fut de me rejeter hors de la tente. Je trébuchai et tombai en arrière ; mon coude gauche heurta la glace. La douleur m’arracha un cri qui m’empêcha d’entendre le sixième coup de feu.

Le barillet était vide.

Young me rejoignit peu après. Enfin, à ce moment-là, je ne savais pas que c’était lui. Une silhouette orange, pas de doute. Les traits du visage brouillés par les électrons blancs. Il m’aida à me relever. J’étais sonné, je pointai mon gant droit vers la tente de Haviker.

« Je sais ! hurla Young en collant sa bouche contre la capuche de ma combinaison. Les frères Bertuccio aussi ! C’est Escanecrabe !

Quoi ? Escanecrabe ? Où est Cravero ? »

Cependant, Young m’entraînait avec lui. Nous contournâmes le mur de protection de la tente-mess. La douleur irradiant mon coude gauche, je gardai le bras plié contre mon ventre, soutenu par la silhouette orange – dont je ne savais toujours pas s’il s’agissait de Blossom ou de Young ; c’était l’un ou l’autre… vu qu’il ne restait que nous trois, et Cravero…

Il avait perdu de sa superbe, de son arrogance, lorsque nous le découvrîmes dans la tente-mess, recroquevillé entre des piles de caisses, tout enveloppé dans une couverture de survie, les jambes serrées entre ses bras, se balançant d’avant en arrière, grimaçant de froid. A voir son visage, ses oreilles et son cou, brûlés par le froid, couverts d’estafilades ; son teint blafard, ses lèvres cyanosées ; à entendre ses dents s’entrechoquer à la vitesse de castagnettes ; nous comprîmes qu’il avait dû quitter sa tente sans combinaison polaire afin d’échapper à la mort.

Young s’occupa de lui. Je mis de l’eau à chauffer. Peu après, Blossom, atterré, nous rejoignit. Nous formions un drôle de quatuor, tous les quatre frappés de stupeur, dont l’un en hypothermie.

Quel mécanisme s’était mis en branle dans le cerveau de Régis Escanecrabe ? Pourquoi possédait-il un revolver ? Avait-il planifié de longue date cette tuerie ? Ou bien avait-il agi sur un coup de tête ? Trois balles pour Haviker. Pourquoi ? Pourquoi les frères Bertuccio ? A cause de cette histoire de sommet ? Difficile à croire… d’après Blossom, les deux italiens n’avaient rien vu venir, à l’instar de Haviker, morts dans leur sac de couchage – une balle chacun, une dans la gorge, une dans la tête. D’où Escanecrabe tenait-il un tel sang-froid dans l’art d’abattre froidement son prochain ? Quelle maîtrise de l’arme à feu ! Quelle détermination ! Pourquoi ? Il restait une balle. L’un de nous quatre aurait pu y passer. Escanecrabe l’avait gardé pour lui – le dernier coup de feu que je n’avais pas entendu, juste après que mon coude avait heurté la glace. Blossom et Young l’avaient trouvé entre les frères Bertuccio, le corps rejeté contre la toile de tente, le côté gauche du crâne manquant à l’appel – dans sa main gauche, l’arme de son triple crime rougie de son sang.

La tempête ne semblait pas sur le point de s’apaiser, mais pendant quelques instants, je n’y pensais plus du tout. Aucun de nous n’y pensait. Le blizzard anecdotique. Un effet spécial produit par les accessoires d’un machiniste de talent chargé de faire du bruit, de remuer la toile de la tente au-dessus de ma tête, avec de grands sifflements sinistres.

Le visage marqué, Cravero avait, néanmoins, repris des couleurs. Blossom s’absenta cinq minutes pour lui rapporter sa combinaison polaire, tandis que Young échouait à joindre le camp 3 ou le Templier. La radio rendait un long crachotement, la mitraille d’un mini-blizzard jaillissant de l’écouteur. Une seule fréquence : nous étions seuls ; quatre hommes morts brutalement occupaient deux de nos tentes. Que devions-nous faire ? Reprendre nos esprits ? J’avais laissé le mien quelque part, plus précisément dans la tente de Haviker, au moment où je l’avais vu mort.

     « Escanecrabe… », dis-je.

     Ç’avait été plus fort que moi. Il n’y avait rien à dire, mais je voulais parler, comme si ce seul mot – le son qu’il formait en quittant ma bouche – pouvait expliquer la sauvagerie du volcanologue.

     « Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? », ajoutai-je en me tournant vers Blossom.

     L’Irlandais – roux, râblé, massif, tout en puissance, un coup de taureau sur des épaules de lutteur – échangea un regard entendu avec Young – l’Américain, blond, élancé, vif. Tous deux se connaissaient bien, tout aussi bien qu’ils connaissaient l’Arctique et l’Antarctique. Sang-froid, ténacité, expérience… Cravero et moi, on pouvait se reposer sur eux… tu parles ! Ils étaient comme moi : ils tâchaient de se remettre, de faire le point.

     « Nous devons attendre », répondit Blossom, après un moment de silence.

     A sa voix, je sus qu’il avait peur. Bon, j’avais peur aussi, mais, d’une certaine façon, j’aurais préféré être le seul, histoire de trouver en face de moi quelqu’un pour me rassurer.  

     « Attendre, attendre, attendre… », répéta Cravero.

     Réchauffé, paraissant en forme, il était en train de passer sa combinaison et ses bottes.

     « … rien d’autre ne vous est venu à l’esprit ?

      Et selon vous, qu’est-ce que…

     — Et selon vous, qu’est-ce que… blablabla ! C’est bien ce que je dis, pas d’idées, pas d’imagination, pas de prise d’initiative. Allons, c’est le moment ou jamais de saisir sa chance, de vivre le grand frisson ! »

     A le voir danser d’un pied sur l’autre, achevant d’harnacher sa combinaison polaire, je crus tout d’abord à quelque choc post-traumatique qui lui faisait perdre le bon sens.

     « Allons, messieurs, un peu de courage. Je sais que l’un de vous aura les tripes. Lequel, hein ? Lequel de vous trois aura les tripes ! 

      Les tripes pour quoi faire ! Vous êtes devenu dingue ! », gronda Blossom.

     Cravero parut blesser par cette remarque. Il serra les mâchoires, fouillant des yeux en tous sens l’intérieur de la tente comme s’il tentait d’y suivre le vol d’une mouche.

     « Allons, Randolf, tâchez de vous calmer, tempéra Blossom, on va tous s’asseoir et… »

     Il n’acheva sa phrase que sur un cri de douleur, quand Cravero lui asséna un violent coup du pommeau de sa canne – une sorte de pierre bleue – à hauteur de la rotule gauche. Le choc sourd contre l’os s’accompagna d’un craquement. Blossom vacilla à sénestre et s’abattit lourdement sur une caisse en plastique, contenant des ustensiles de cuisine, qui s’éventra sous son poids.

     « Je déteste ne pas être pris au sérieux ! tempêta Cravero. Est-ce que je suis plus clair comme ça ? Alors ? Lequel de vous deux, messieurs ? Young ou Ubovitch ? Ubovitch ou Young ? Lequel aura les tripes pour m’arrêter, hein ? Comprenez que vous ne pouvez imaginer ce que je m’apprête à faire cette nuit ! La tragédie qui vient de nous frapper, c’était juste pour se mettre dans le bain, une petite rigolade ! Non, évidemment, vous ne pouvez pas comprendre. Vous ne savez pas qui je suis, celui que je serai : le Maître des Liens… oh ! Je vous le déconseille ! », cracha-t-il en levant sa canne au-dessus de la tête de Young qui avait esquissé le mouvement de se redresser dans l’intention de maîtriser Cravero.

     Est-ce que le mal des montagnes pouvait avoir ce genre d’effets ? Une drogue quelconque avait-elle été mélangée à notre nourriture ? Une drogue qui nous aurait fait perdre la tête à tour de rôle ? D’abord Escanecrabe, puis Cravero… allez au suivant.

     « Alors ? reprit-il en s’approchant de la sortie, sa canne toujours prête à s’abattre. Personne ? Vraiment ? Ce n’est pas comme ça que les choses sont supposées se dérouler ! Bon, je vais sortir le premier et vous laisser en discuter ensemble. Monsieur Blossom est hors course, mais il pourra encore vous être de bon conseil. Allez, je vous laisse à présent. L’un de vous ne me reverra jamais, quant à l’autre… celui qui aura les tripes… bonne soirée, messieurs ! »

     Aucun de nous – Young, Blossom, couché en chien de fusil, tenant son genou des deux mains, ou moi-même, stupéfait par cette saynète démente – ne fit le moindre geste pour empêcher Cravero de nous quitter sur une ultime révérence. Mais, dans la seconde suivante – je ne sais pas ce qui m’a pris –, je me levai brusquement en criant : « Nous devons l’arrêter ! ». Young m’empêcha de sortir en me saisissant par l’épaule :

     « Ça suffit comme ça ! J’ignore ce qui se passe, mais aucun de nous trois n’ira nulle part, maintenant !

      Nous ne pouvons pas le laisser s’en tirer à si bon compte ! Maintenant, je suis certain que…

     — Voyons, Jacques ! Il ne s’en tirera pas ! Où pense-t-il pouvoir aller à votre avis ?... Nulle part ! Et je n’ai aucune envie de devoir maîtriser un fou furieux en plein blizzard.

      Je suis d’accord ! Ce cinglé m’a brisé la rotule ! Qu’il aille au diable ! », gémit Blossom en essayant de redresser le haut de son corps et de caler son dos contre une caisse.

     Ces deux-là ne m’interdiraient pas de sortir. J’avais acquis la conviction que Cravero avait lui-même orchestré l’hécatombe du Cluedo-de-ce-soir – de quelle façon, en obéissant à quel mobile : je l’ignorais, cependant que l’écho de ses propres mots se répétaient dans mon esprit, entrouvrant la porte de la vérité. Quatre morts par balle, une petite rigolade ?

     « D’accord, les gars, je reste ! dis-je pour apaiser Young et Blossom.

      Content de vous l’entendre dire, Jacques ! répondit Young en s’agenouillant près de Blossom pour examiner son genou. Il me faut des ciseaux pour découper la combinaison. Nous allons fabriquer une attelle. »

     Je trouvai une paire de ciseaux et la tendis à Young. Tandis qu’il attaquait le tissu orange à la pointe des ciseaux, je reculai vers la sortie, les poings serrés.

     « Désolé, les gars ! Je sais que je dois le faire ! »

     Je ne savais rien du tout, mais je me jetai à l’extérieur. Ma raison ne s’attardait plus sur rien. Je n’étais plus qu’un corps en action, un corps en souffrance. Celui qui aurait les tripes…

     D’instinct, tournant le dos à la pente, je marchai hors du camp, en direction du sommet. A mesure que je les dépassais, je remarquai, un par un, battus par les rafales, les piquets aux fanions rouges marquant le fil d’Ariane vers la vie. Etait-ce une forme de suicide ? Avais-je le sens du sacrifice ? Le goût de la justice.

     La suite est moins nette.

 

Tout est blanc, tout est froid depuis trop longtemps. A peine cinq minutes, peut-être six, je n’ai pas de montre. Et dans cette infinie blancheur glacée, je suis seul. Rien ne me permet plus de m’orienter. A force d’être balloté, renversé, par le blizzard cinglant, à force de me relever, et de marcher droit devant, je sais que j’ai pris trop de directions différentes. Et que je suis perdu. Sans plus de forces, je tombe à genoux. Le manteau blanc s’entasse rapidement autour de moi, se colle par paquets à mes vêtements, veut m’engloutir, m’étouffer dans sa couette blanche. Non ! Il faut que je me lève, que je continue à avancer ! Je mourrai plus loin que prévu. Au sein du chaos qui me malmène et cherche à m’achever, j’entrevois une autre couleur. C’est une minuscule lueur bleue qui scintille par intermittence ; une seconde, libre de se montrer ; la suivante, invisible, consommée par le déluge. Guidé par ce phare minuscule, je recouvre l’espoir. J’avance, transi. Le vent adopte de nouvelles notes, s’engouffre, se faufile dans une cavité quelconque. Un long souffle aigu dans un coquillage géant. Des rochers se profilent et, entre d’imprécises masses sombres, se découpe la fissure béante d’un passage baignée d’une lumière bleue. Les psalmodies d’une voix démente accompagnent le blizzard. Dans un dernier élan, j’entre dans la caverne.

 L’homme à la canne est à genoux. Il est seul. Le pommeau de la canne est une grosse pierre bleue, sa lumière lapis-lazuli envahit l’antre de roches et de glace, tapisse la pénombre, pulse à la manière d’un gyrophare. Le quinzième membre se lève. Ses yeux de serpent me regardent à peine et me foudroient.     « Alors c’est toi ? » dit-il. Je tombe à genoux sous le poids de son regard. Il n’y a que lui et moi. Il répète : « Venez, vous onze, famille de Vore, Gardiens des choses, je suis celui qui a trouvé le Cristal de Jabor Galoup, la clé de l’Entre-Monde, sentinelles du Dalam, je vous ordonne d’apparaître ! » Nous ne sommes encore que deux… puis des formes vaporeuses nous entourent...  se précisent…  leurs cheveux sont couleur ébène, leurs yeux d’un bleu transparent. Un bleu lagon. Un bleu vérité. Leur regard clair parle le langage de la Terre.

     Cet instant est pareil à l’éternité. Je sens qu’il peut recommencer encore et encore dans ma tête qui en contient le souvenir. Je suis à la lisière d’un monde qui s’ouvre devant moi. L’atmosphère glaciale est comme chargée de chaleur et d’électricité. J’ignore qui sont ces êtres venus de nulle part, pourtant l’endroit où ils vivent, le lieu où ils demeurent, n’est pas si lointain. Je sais qu’ils étaient déjà là avant d’apparaître, à la fois en profondeur et à la surface des choses.             

Je ne peux en voir en plus. Mon corps est une congère, un inlandsis, un iceberg. Le troisième pôle. Je suis tout entier à l’ère glacière.   Ma chair est würmienne. L’Antarctique est en moi, je suis en lui.

Je m’enlise, je dérive dans la douleur. Mes yeux se ferment.

Je suis celui du blizzard, marqué deux fois dans sa chair, en paiement d’un double transport.



Par Fabrice Décamps - Publié dans : Prologue
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Mercredi 30 septembre 2009 3 30 /09 /Sep /2009 14:10

Ma cellule est petite et vétuste. Le sol froid est en vieille pierre. Je finis par ne plus faire attention à l’odeur écœurante qui empuantit l’air que je respire. Au cours de ma première nuit, je me suis enveloppé la tête dans ma chemise pour m’endormir. Au matin, le tissu exhalait le même remugle. Je dors dans un lit disloqué, me lave devant cet étroit lavabo avec le maigre savon que tu m’as octroyé, dame Vénéneuse, me soulage sur ces toilettes brunes, puis m’assois sur ce tabouret qui me casse le dos, pour écrire, comme la nuit dernière, sur une table branlante – sur le plateau en bois, quelqu’un a gravé ces quelques mots à la pointe d’un couteau : « L’œil du borgne est sur vous… », rapport, sans doute, à l’œilleton du judas, où vous êtes revenus m’épier, ce soir –, à la lueur d’une bougie livrée ce matin par le monte-plats.   

 

     En mai, je rentrai à Paris. On y respirait moins bien qu’à trois mille mètres, mais ma condition physique défiait toute concurrence – musclé, souple, endurant –, ce que confirma Romain Furni le jour où je me présentai à son cabinet médical, rue du mont Thabor. Haviker m’avait demandé de prendre rendez-vous quand je me sentirai prêt. En dernier ressort, le droit de gravir le mont Erebus me serait délivré par la National Science Fondation en Nouvelle-Zélande.

     Furni me fit une bonne impression. Petit homme rondouillard, énergique, jovial, concentré, et myope à en juger par l’épaisseur des verres de ses lunettes rondes, le visage mangé par une barbe à boucles brunes.

     Tout au long de son examen, il exprima son impatience d’être déjà en Antarctique. Je ne pus lui donner tort, cependant j’avais des visées à plus court terme. Le grand air des Alpes, l’entraînement intense, ainsi qu’une abstinence de plusieurs mois, avaient considérablement aiguisé mon appétit sexuel. Je n’étais plus que phéromones et concupiscence. Dans les rues de Paris, le printemps voyait fleurir les robes légères, les bustiers, les cache-cœurs ; les femmes dévoilaient leurs jambes, leurs épaules ; mon regard s’attardait sur la chute des reins ; le balancement d’un fessier sous le tissu d’un tailleur me rendait comme fou. En rut, c’est le mot. J’étais en rut. Dépendant de la chair. Mon corps avait besoin de se trouver sens dessus dessous avec un autre corps. Mon cerveau n’en pouvait plus de tous ces électrons en bataille, comme autant d’idées piquantes, répondant aux stimuli des nymphes parisiennes.

     Du coup, dans le cabinet de Romain Furni, mon esprit divaguait à l’évocation mentale de sa secrétaire – une brune ronde et coquette fleurant la vanille ; les papillons noirs de ses yeux verts avaient cillé à mon arrivée, en morse : « Je suis un fruit délicieux » ; j’avais besoin sur-le-champ d’une douche froide.

     « Je vais… vous faire une petite prise de sang et nous aurons fini ! dit le médecin en fixant l’élastique d’un garrot autour de mon bras. Tout ce que peux dire, c’est que vous tenez une forme de titan ! »

     De satyre obsessionnel, pensai-je. Quand il me raccompagna jusqu’à l’accueil, je parvins difficilement à me contenir, c’est-à-dire que, l’espace des dernières trente secondes de notre entretien, je n’eus d’yeux que pour le décolleté pigeonnant de sa brune secrétaire – toute cette énergie emmagasinée réclamait sa rançon.

     « Merveilleux, Jacques ! Vous voici des nôtres ! dit Furni comme s’il déclamait.

     — Nous nous reverrons à Hobart, début octobre !

— Non, à vrai dire, je ne vous rejoindrai que quinze jours avant le départ, à la mi-novembre !

— D’accord, alors, à la mi-novembre ! », conclus-je en serrant la main de l’homme qui, sept mois plus tard, serait contraint d’amputer la moitié de mes annulaire et auriculaire gauches.

 

     Tu sais déjà, dame Lokeren-Chume, ce qu’il est advenu de l’expédition Haviker.

     Tu sais déjà ce que l’homme à la canne, ton maître, est venu faire sur le mont Erebus.

     Il n’y a que peu de temps que j’ai compris pourquoi. La logique du dérèglement. Le grand Œuvre que tu protèges. L’œuvre d’un fou. Tu peux rire, de ton rire grinçant, sourire du coin de la bouche, ta gueule de hyène, tordue par ma botte gauche - à moins que ce ne fût la droite - un soir du mois d'août 1991. Oui, il m’aura fallu près de vingt-quatre ans pour saisir les visées de Randolf Cravero.

               

     Comme tous les hommes, j’ai connu des femmes.

     Puis j’en ai aimé une pendant quatre ans, le temps de comprendre que j’étais inapte à aimer – quelque chose en moi était brisé, le ressort qui m’aurait interdit de me tenir à distance, en lisière, jamais vraiment avec elle ; trop occupé à lutter contre moi-même, je luttais contre l’amour. Le sens de ce gâchis m’échappait, et m’échappe encore. Comment j’avais tout foutu en l’air avec Camille, ça me rongeait. Elle peuplait encore mes pensées. Tout au long de l’été 1975, je restai à Paris. Elle était là toute proche, à un battement d’aile de papillon. Un seul geste. Décrocher mon téléphone. Lui dire… lui dire que j’allais bien… un geste de trop. Elle irait bien mieux son chemin sans moi.

       Ce même été 1975, je connus une autre femme. Afin de me libérer, sinon de mes fantômes, du moins de mes tensions sexuelles, mais refusant d’en passer par de longues chasses nocturnes, en quête de femmes qui auraient partagé mes penchants libertins, j’avais coupé au plus court en m’offrant les services d’une jeune femme rousse, « masseuse » à domicile qui, à l’instar de mon guide alpin, m’en donna pour mon argent en me faisant atteindre des sommets. Je ne me sentis pas coupable de rétribuer Rachel pour prix de ses charmes et du fruit de son savoir-faire. Même si tout était factice – sauf le désir et la jouissance –, l’argent marquait une frontière qui me convenait ; pas de place pour les quiproquos ; pas d’autres nuits, à moins de régler encore le droit d’une chevauchée ; pas de promesses, ni de lendemains ; rien que la chair contente, rassasiée. Non, c’est faux… je mens un peu. J’ai fini par m’attacher à Rachel, à m’y habituer en quelque sorte. Nous avons appris à nous connaître mieux, même si tout n’était qu’apparences et vénalité, surfaces satinées et échanges superflus, il se passait quelque chose entre nous, du simple fait de nous trouver ensemble. Une histoire courte tissée dans le maillage des rapports humains.

       Jusqu’à mon départ pour la Nouvelle-Zélande, Rachel fut mon seul écart. Le sexe, mon seul vice, si c’en est un.

Je suivis en tous points un régime strict. Manger sainement – fruits, légumes, poisson, céréales, peu de viande –, me lever tôt – y compris quand j’avais peu dormi –, courir deux heures le matin, une heure le soir, passer une heure et demi tous les après-midi dans une salle de musculation. Jacques Ubovitch tout en muscles et en hormones. Pas d’alcool. Pas de cigarettes. Et du coup, pas d’idées noires. Je me sentais bien.

Côté finances, ce que j’avais dégagé de mon reportage au Cambodge avait été lessivé, et par mon guide alpin, et par Rachel. J’avais heureusement plus d’une poire pour la soif, mon père m’ayant très tôt fait profiter de son avis en matière d’immobilier, domaine dans lequel il avait fait fortune. « Investis dans la pierre, fiston », m’a-t-il dit le jour de mes quinze ans. Je venais de briser le cochon rose de ma tirelire, sachant que j’avais assez d’argent pour m’offrir mon premier appareil photo. « Investis dans la pierre, fiston, je t’offre l’appareil, d’accord ? ». J’ai dit oui et à trente-deux ans, je possédais six appartements de trois ou quatre pièces à travers Paris, placés en gérance dans une agence immobilière. Toutes charges déduites, ça ne me rapportait pas une fortune, mais ça représentait un revenu régulier, confortable, de quoi voir venir, en cas de coups durs, ou de me la couler douce pendant deux ou trois mois. Ce que je fis.

 

En octobre, je retrouvai Haviker à Hobart, et fis la connaissance des autres membres de l’expédition – Blossom, Young, Escanecrabe, Abgral, les frères Bertuccio – et des six hommes d’équipage du Templier.

Pendant deux mois, nous nous livrâmes aux derniers préparatifs, ce qui ne fut pas une mince affaire. Nous lestâmes le Templier de près de cinquante tonnes de matériel, de vivres et d’équipements nécessaires au voyage et à notre survie en Antarctique.

La première fois que j’essayai une combinaison polaire, sur le pont du bateau à quai, Haviker me dit :

     « Sous le soleil de la Tasmanie, vous avez chaud là-dedans, n’est-ce-pas ? Mais là-bas, sans cette combinaison, vous seriez condamné à très court terme ! »

    A lui seul, Haviker déployait l’énergie de trois ou quatre hommes. Toujours d’une humeur égale, il orchestrait, d’une main de maître, ce lent ballet logistique, affrontait les problèmes au fur et à mesure qu’il se présentait et, loin de perdre le sourire, tirait une grande satisfaction à devoir se consacrer à des processus de résolution, où l’opinion de chacun était la bienvenue.

Je pris rapidement mes marques dans le groupe. Il y régnait une saine euphorie – un esprit de franche camaraderie que je n’avais plus connu depuis mes années d’études –, doublée d’une sérieuse conscience professionnelle. Rien ne devait, ni ne pouvait être laissé au hasard. Tout était inventorié, vérifié, étiqueté, plutôt trois fois qu’une – dans une ambiance des plus positives : la joie d’en être, l’excitation croissante à mesure qu’approchait la date du départ, furent notre pain quotidien au cours de ces quelques semaines d’un labeur intense.

    Au terme de ces huit semaines, aucun de nous n’était plus un étranger pour les autres. Ceux qui n’avaient jamais travaillé ensemble créèrent des liens, ceux qui se connaissaient déjà les virent se renforcer. La cohésion nécessitait la confiance ; et la confiance, du temps pour se forger. Je nous sentis devenir une cellule sociale complètement à part. Notre départ imminent pour l’Antarctique faisait de nous des hommes différents, non pas supérieurs aux autres hommes, mais entre ici et là-bas. Nous nous tenions déjà en dehors de ce monde-ci.               

    Nous levâmes l’ancre le 3 décembre.

    Une foule de terriens en liesse avait envahi les quais – amis, parents ou autochtones – pour voir s’éloigner le Templier et les quinze extraterrestres en combinaisons polaires orange qui se tenaient sur le pont.

    Les premiers jours de navigation furent paisibles. L’océan était magnifique. L’absence de terre à l’horizon – expérience que je n’avais jamais connue – m’emplit d’une curieuse plénitude. Je me crus le pied marin. Je passais d’un bord à l’autre, de la proue à la poupe, grimpais en haut du mât jusqu’au nid-de-pie, prenant de nombreuses photos, absorbé par l’immensité fluide et plate, à perte de vue. Un long délice confus. Je me sentais comme ivre, d’une ivresse élémentaire. Retombé en enfance. Le goût d’ici et maintenant. Cette capacité, oubliée par l’adulte, d’être au monde. Je suis ce que je vois, ce que je sens, ce que je touche.

    Les Quarantième rugissants me firent déchanter. Au matin du quatrième jour, la chose liquide qui nous portait accusait des creux de trois à quatre mètres. Je fus alors on ne peut plus au monde : nausée éprouvante, corps et muscles lourds, fourmillements moites, frissons électriques, transparence verdâtre. Tout ce qui était dedans voulait sortir. Tout ce qui était dehors pesait sur moi, m’écrasait, me comprimait ; mes yeux me sortaient de la tête, j’avais les boyaux en macramé, les tripes en capilotade, l’haleine d’une charogne, la gorge brûlée par mes fluides intestinaux. Le tout alors que plus rien n’était d’aplomb, que le sol montait d’un bord sur l’autre, que les murs voulaient jouer les plafonds, que la proprioception n’était plus qu’un vieux souvenir, un vœu pieux. Le bateau grondait, craquait, grinçait, coquille de noix bientôt pulvérisée dans l’étau des vagues – que dis-je des vagues ? Des montagnes d’eau aux crêtes furieuses !

Les yeux fermés, j’aurais échangé ce long supplice contre dix gueules de bois. Venant couronner un vieil écœurement, mon mal de mer dura cinq jours. Dans ce laps de temps, je me suis plusieurs fois demandé s’il se trouvait encore quelqu’un aux commandes du navire – et si oui, où diable avait-il l’intention de nous conduire, n’eut été tout droit en enfer ?

    Signe que nous approchions de la ceinture des glaces du cercle polaire, nous croisâmes les premiers icebergs, dix jours avant Noël. Quel spectacle entêtant ! Le lever du soleil miroitant sur les flancs de ces longues barges blanches. Remis sur pied, ou à peu près, je repris mon travail avec d’autant plus d’implication que j’avais cru être sur le point de passer l’arme à gauche, chaque seconde au cours des cinq jours précédents, et que je me tenais là, sur le pont du Templier, bien vivant, à contempler le spectacle le plus saisissant que la nature eût jamais placé sous mes yeux.

    Une poignée de jours plus tard, nous engageâmes notre lent combat contre les floes du cercle polaire. Il n’existait pas de chemin tout tracé dans ce labyrinthe de glace. Les îlots étincelants, erratiques, étaient si serrés les uns contre les autres qu’on pouvait supposer qu’ils ne nous laisseraient pas passer. Il faut se figurer la houle puissante soulevant les énormes blocs, le bruit incessant de la coque heurtant cette croûte épaisse, le long de chenaux incertains. Le premier jour, je crus que nous allions périr écrasés, que notre bateau allait être réduit en miettes dans l’étau du chaos blanc. Pourtant, le Templier tint ses promesses, allant de l’avant, obligeant les blocs du pack à nous livrer un passage qui menait parfois sur une impasse. Rebrousser chemin, suivre un autre couloir, jouer de patience, choisir l’affrontement ou connaître nos limites, déterminer la route à suivre depuis le nid-de-pie, à plus de vingt mètres au-dessus de l’océan – je me suis trouvé là-haut plusieurs fois, le visage mordu par le froid intense, à la recherche de zones d’eau libre susceptibles de nous conduire à bon port.

    Mais progresser n’était pas toujours chose possible. En hiver, la banquise de l’Antarctique gagnait du terrain sur l’océan Austral, doublant sa surface jusqu’au cercle polaire. Au début de l’été, cette gangue de glace, qui semblait interdire toute intrusion sur le septième continent, commençait à se morceler, à se disloquer, sous l’effet des rayons solaires. Les pièces innombrables de ce puzzle mouvant, emportées par le courant en un défilé anarchique, s’évacuaient vers le large, à rebours de notre terminus, en parcourant jusqu’à vingt-cinq kilomètres par jour – la foule des blocs fonçaient sur nous et, quand nous n’étions pas tout simplement immobilisés au sein de cet amalgame, nous dûmes souvent manœuvrer, esquiver, faire hurler les moteurs du Templier, non plus pour avancer, mais, tout bonnement, pour ne pas être contraints de reculer.

     Nous voulions traverser… mais, entre vouloir et pouvoir, il y a un gouffre qui n’est pas toujours franchi. Il fallait envisager la possibilité d’un échec. A bord, entre Noël et le nouvel an, le moral manqua parfois d’être au rendez-vous. Si nous avions un tant soit peu avancer, nous ne nous étions pas approchés de l’Antarctique. Le Templier avait suivi un chemin  voulu par les courants de l’océan Austral, qui suivait grossièrement un arc de cercle correspondant à 71° de latitude sud.  D’une année sur l’autre, en fonction de la température et de l’ensoleillement, la fonte est plus ou moins importante et la dislocation du bouclier peut prendre du temps. « Soyons patients », ne cessait de répéter Haviker au cours de ces journées d’« immobilité ». Je le vis douter, mais, le plus souvent, je le vis croire. Il fallait attendre le déplacement des plus gros blocs, des icebergs, hauts comme des immeubles de cinq étages, qui se cachaient les uns les autres.

J’eus souvent la sensation que la banquise se jouait de nous, que nous n’étions pas à notre place, alors même que le projet de la vie éclatait sous nos yeux. Des albatros fuligineux à dos clair, des pétrels antarctiques, des sternes couronnées, des fulmars, passant au-dessus de nos têtes en un ballet incessant ; des phoques crabiers, de Wedell ou de Ross, des léopards des mers, s’ébattant ou ronflant au soleil sur les plaques de glace ; des baleines à museaux pointus s’approchant de la coque du Templier ; eux étaient chez eux, dans leur élément. Et nous ? Et moi ? Qu’est-ce qu’on fichait là ? Cette question… nous nous la posâmes tous, à un moment ou un autre. L’inertie était pesante ; l’horizon blanc ; la banquise pastel. Le temps n’existait plus, il ne fallait pas chercher à l’occuper, à toutes forces. La monotonie et la crainte de l’échec engendraient des tensions qu’il fallait dénouer. Les coups de gueule ne furent pas rares, la fusion de fortes personnalités aux spécialités diverses – marins, montagnards et scientifiques – n’allant pas sans créer de furieuses perturbations.

En s’appuyant sur les expériences passées, Haviker estimait que le passage s’ouvrirait à 180° de longitude, dans les dix premiers jours de janvier. Evidemment, ça n’avait rien d’une règle mathématique infaillible, chaque fois démontrée – le passage pouvait ne pas s’ouvrir du tout –, mais c’était une constante commune à toutes les expéditions couronnées de succès, à commencer par la toute première, conduite, en 1841, par James Clark Ross, au nom de la couronne d’Angleterre.

Enfin, cent trente-cinq ans après Ross, ce fut notre tour de triompher des pièges du cercle polaire, par 180° de longitude. Six semaines après notre départ de Hobart, dont quatre d’une lutte âpre contre la banquise, le Templier s’engagea dans la mer de Ross qui baigne l’île du même nom. Au matin du 11 janvier 1976, nous aperçûmes, à tribord, la silhouette colossale du mont Erebus, pareille à une immense pyramide aztèque posée sur l’horizon. Encore éloignés d’une centaine de kilomètres, nous nous fîmes passer les quelques jumelles du bord. Dans les lentilles grossissantes, la chaîne transantarctique  bouchait l’horizon, mais le mont Erebus ne tenait pas de l’anecdote. C’était une montagne massive, cernée par le mont Bird, au nord, les monts Terra Nova et Terror, à l’est, la station McMurdo et la base Scott, au sud. Elle portait le nom d’une divinité grecque engendrée par le Chaos, personnifiant les ténèbres. Tout un programme ! Depuis la pointe du cap Royds, ses flancs s’élevaient doucement jusqu’à deux mille mètres et accusaient brusquement une pente de trente degrés que chapeautait la caldeira couronnant le sommet. L’ensoleillement était exceptionnel. La lumière jouant sur la glace inventait des teintes étonnantes. Sur les pentes du volcan, des taches bleu-vert ou rouge-brun indiquaient la présence de bactéries proliférant autour des fumerolles ; des feutrages verdoyants, celle de mousse ou d’algues microscopiques. Tandis que j’observais le volcan, Haviker me dit :

     « Dans la partie sud-est de la caldeira, se trouvent trois cratères. C’est le cratère principale qui nous intéresse parce qu’il abrite un lac de lave. La fumée que vous voyez monter au-dessus du sommet est provoquée par des bulles de gaz volcaniques qui éclatent à la surface ou bien par des pans de glace qui s’y effondrent. Le point culminant du volcan est situé sur les bords mêmes de ce cratère et c’est là-haut que je vous invite à me suivre si vous voulez prendre quelques photos dignes de ce nom ! »

     Vingt-quatre ans plus tard, je ne peux qu’imaginer la beauté de la lave bouillonnante au fond de la large gueule glacée du cratère principale, car je n’ai jamais foulé les bords de la caldeira, ni pris la moindre photo digne de ce nom au-delà de trois mille mètres d’altitude. Cette fois-ci, ce n’est pas une fracture ouverte qui empêcha Ignacio Haviker de toucher au but.

     Nous abordâmes l’île de Ross par l’ouest, à la faveur du détroit de McMurdo. Je me souviens de cette journée comme si c’était hier. Nous étions loin de tout, mais nous touchions à quelque chose d’essentiel. Je ne sais pas les mots pour dire le mélange des sentiments qui m’animait lorsque je posai le pied sur la banquise. Un grand pas, sinon pour l’Homme – déjà venu là plusieurs fois –, du moins pour un homme appelé Jacques Ubovitch. Comme si c’était hier. Comment pourrai-je jamais oublier l’entrée en scène, par la voie des airs, de l’homme à la canne ?




Par Fabrice Décamps - Publié dans : Prologue
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  • Fabrice Décamps
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  • Auteur, 36 ans, lecteur-correcteur indépendant, pas encore chauve, guitariste classique, ukuléliste et lecteur jamais rassasié.
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