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Décamps-auteur
Le blog d'un roman en voie d'achèvement
Le regard d’un cyclope sans visage s’est posé sur moi.
Pour la énième fois en l’espace de trois jours, quelqu’un est venu se tenir de l’autre côté de la porte pour m’observer à travers le judas. Le glissement caractéristique de la petite languette métallique m’a fait sursauter, mais je suis resté assis sur mon tabouret, mon regard fixé sur le noir œilleton qui m’épie. Allons, bas les masques, dame Lokeren-Chume ! Je sais que c’est toi qui me détient, toi et toute ta clique, adeptes écervelés de feu Randolf Cravero, disciples et marionnettes du Dalam Corpus.
Je sens encore, dans ma chair, l’aiguillon de vos questions muettes. Les coudes plantés sur la table, de chaque côté de mon cahier encore vierge, j’ai gardé la tête bien haute, les yeux en plein sur cette tache minuscule, comme une mouche écrasée au milieu de la grande porte blanche.
J’ai perçu un échange de deux ou trois voix, étouffé par le mur de ma cellule. La lumière du plafonnier s’est éteinte. La main de l’un d’entre vous a refermé le judas. Le bruit de vos pas est allé en s’amenuisant et s’est perdu après les premières marches d’un escalier que je ne connais pas.
L’obscurité m’a fait du bien pendant un instant, mais j’ai fini par allumer la bougie. J’ai besoin de lumière. Il faut que je m’y mette, n’est-ce-pas ? Je commence tout juste à écrire, le tiers de la première page est déjà couvert des lignes minces de mon écriture malhabile. Besoin de lumière pour faire la lumière sur ma propre vie. Pour dire tout ce que je sais. C’est bien ce que tu veux, dame Lokeren-Chume ? Tout ce que je sais ? Parce qu’il y a des choses que je sais et que tu ignores. Jusqu’à la fin, je resterai comme un caillou dans ton soulier, un caillou bien pointu qui te blesse, et tu as beau faire, tu ne parviens pas à retirer ton soulier. Tu préfères que je passe à table en douceur. Ça me convient, je n’ai pas envie d’être longuement torturé, même si l’isolement dont je suis l’objet se révèle être un supplice. Tu préfères rester cachée derrière cette porte ? Tant mieux pour moi, je n’ai guère envie de subir ta présence venimeuse, ton regard en lame de couteau, ton profil de vieille momie desséchée.
Je constate que vous avez tout prévu. Je ne suis sûrement pas le premier à vivre là, dans cette chambre minable et cadenassée, cellule en sous-sol qui n’est jamais baignée que d’une lumière rasante passant le soupirail grillagé placé au sommet d’un des quatre murs. Je m’interroge encore sur la présence de l’enceinte hi-fi encastrée dans l’encoignure gauche au-dessus de la porte, et protégée par un maillage de fil de fer que je ne m’aventurerai jamais à toucher à mains nues – je sais trop, dame Lokeren-Chume, femme abjecte, ton goût des jeux piquants. J’ai d’abord cru qu’un micro y était relié et que quelqu’un se déciderait à dire quelque chose – toi, peut-être, de ta voix cassante. Mais non, le baffle reste muet quand tu places ton œil froid derrière la lentille grossissante. Ai-je l’air convexe ? Est-il possible d’écouter un peu de Mozart, ou bien du Bach, j’ai toujours eu un faible pour Bach et ses suites pour violoncelle.
Trois fois par jour, un repas copieux, qui n’est pas piégé, m’est livré derrière la trappe en bois d’un monte-plats. Isolé – le face à face reporté –, mais bien nourri, j’ai déjà pris le pli des semaines à venir. Trois fois par jour, le bruit accompagnant l’arrivée du casier m’indique l’heure approximative de la journée. Matin, midi, soir. Claustration, étouffement, solitude. Vous me voulez fou, mais vivant, pour écrire. Je ne suis pas fou et suis mort déjà plusieurs fois – passé à deux doigts du terme.
Ce matin, dans le casier : du café, des toasts, deux œufs sur le plat, du jambon, un pamplemousse, un stylo, une bougie, et une note laconique épinglée à la couverture bleue d’un épais cahier à noircir : « Date buttoir fixée au 31 décembre de l’année en cours ». Tu ne pouvais pas être plus claire. Tu es folle, mais j’apprécie déjà la lueur tremblée de la bougie éclairant mes hiéroglyphes à mesure que ma main les griffonne, glissant sur le papier, empressée ; l’ambiance de repli, de concentration, d’exactitude et de laisser-aller ; tout ce que réclame l’acte de se dire. L’acte de te dire aussi certaines choses, rousse démente, car des mots viendront sous ma plume, qui seront des couteaux pour ton ventre.
Date buttoir : 31 décembre 1999. Je sais que tu ne me laisseras pas la vie sauve. Et je fais plus qu’imaginer ce que sera la fin. Peut-être ce cahier tombera-t-il entre d’autres mains que les tiennes. Qui sait ? Autant commencer en posant quelques données essentielles. Je m’appelle Jacques Ubovitch. J’ai cinquante-cinq ans. Profession photographe, bien que je n’aie pas pris une photo depuis les huit dernières années – les huit dernières années où tu brûlais de me retrouver ; ta clique et toi, je vous en ai fait bavé, n’est-ce-pas ? J’ai été kidnappé le soir du mardi 28 septembre 1999, sur le parking de l’hôtel Formule 1 de Nogent-sur-Seine, au moment où je m’apprêtais à monter dans une Renault Clio bordeaux immatriculée en Vendée. C’était il y a trois jours ; je crois qu’ils étaient deux ; je n’ai pas eu le temps de bien voir : un choc électrique m’a mis au tapis.
En gros, il me reste quatre-vingt-dix jours pour dire les vingt-quatre dernières années. Non, presque les vingt-cinq dernières années ; c’est en février 1975 que je fis la connaissance d’Ignacio Haviker, rencontre qui fut à ce point déterminante sur la suite de ma vie qu’elle m’a conduit tout droit ici. Je ne l’en tiens pas responsable, même si c’est lui qui vint me proposer de l’accompagner on ne pouvait guère plus au sud de notre monde, là où, de mon point de vue, tout a commencé.
Antarctique. Mont Erebus. Une faille bleue dans les flancs du volcan à l’écorce blanche. Je tombe à genoux près de l’homme à la canne. D’autres silhouettes, qui n’étaient nulle part, l’instant précédent, sont là maintenant. Elles sont onze et nous font face. Je sens leur énergie. Leur regard bleu parle le langage de la Terre.
Haviker recherchait un photographe pour son équipe – déjà constituée d’un médecin, Romain Furni, d’un océanographe, Gédéon Abgral, d’un volcanologue, Régis Escanecrabe, de deux frères, guides de haute-montagne, Emilio et Flavio Bertuccio, et de deux explorateurs polaires chevronnés, Blossom et Young. L’agence de presse avec laquelle je travaillais le plus régulièrement lui avait communiqué mes coordonnées ; il avait vu mon travail, certaines des photos que j’avais prises en Afrique ou au Moyen-Orient.
Son coup de fil tomba un matin de gueule de bois. Ce n’était d’ailleurs pas un hasard, un autre matin de la décade précédente aurait fait l’affaire ; je rentrais tout juste d’un trimestre passé en Asie du sud-est, plus particulièrement au Cambodge et au Vietnam. Revenir dans un monde en paix n’avait jamais été chose facile, cependant ce sont d’autres pensées qui firent de ce retour-ci un électrochoc. Paris était l’écrin où brillait Camille. Camille, que je ne verrai pas, Camille que je n’avais pas revue depuis notre rupture, fin 1974. J’avais passé toute une semaine enfermé à double tour, imbibé d’alcool de l’aube au crépuscule, passant le plus clair de mes journées dans la lumière rouge de mon labo-photos, acharné, développant encore et encore les mêmes tirages, de manière compulsive, remettant chaque fois en jeu la possibilité de voir apparaître autre chose que des horreurs dans le liquide du bain révélateur. Sans succès.
Nous parlâmes peu au téléphone. Je décrochai dans un brouillard d’alcool, un clope éteint au coin de la bouche, notai à la hâte le nom de l’hôtel où Haviker me dit être descendu le temps de son séjour à Paris et où il souhaitait me rencontrer le lendemain : « A l’heure qui vous conviendra… ». J’optai pour onze heures du matin, le saluai et raccrochai sans avoir pris le temps de le questionner sur l’objet de notre rendez-vous.
Un Petit Prince qui aurait bien grandi. Des cheveux blonds mi-longs, une barbe mêlée de poils roux, un regard bleu délavé, la quarantaine athlétique, souriant, la poignée de main ferme sans être brutale, Ignacio Haviker m’accueillit dans le hall et me proposa de prendre un verre au bar de l’hôtel. Je m’étais levé d’une humeur morose, massacrante. Je devais avoir bien piètre allure avec ma barbe de plusieurs semaines, la démarche incertaine et l’œil glauque. Pourtant, Haviker ne trahit aucune autre expression qu’une vive cordialité ; je lui emboîtai le pas.
Le bar était vide, nous prîmes une table près de la fenêtre. Haviker me demanda ce que je voulais boire.
« La même chose que vous, ce sera très bien ! », dis-je, histoire de m’interdire le premier pas de la journée en terrain éthylique.
A mon grand désarroi, nous bûmes donc chacun une orange pressée tandis qu’il me parlait un peu de lui.
Médecin allemand, féru d’anthropologie et d’archéologie, il s’était consacré, pendant cinq ans, à différents programmes d’aide humanitaire sur le continent africain. Passé la trentaine, sans attaches, ni femme, ni enfant, fasciné, depuis toujours, par les civilisations précolombiennes, il avait décidé de sauter le pas – en fait, un bond par-dessus l’océan Atlantique –, en quittant « Médecins sans frontières » pour entreprendre un voyage d’études, long de deux ans, à travers le Pérou, la Bolivie et la Colombie. Un ouvrage volumineux en était la synthèse – Das Sonnentor, zehntausend jarhe vorkolumbianische geschichte. Comme une chose en entraîne une autre – parfois par de bien curieux détours –, c’est à Berlin même, dans les locaux de son éditeur, qu’un nouveau projet s’était fait jour en lui. Une affiche sous verre accrochée au mur avait capté son attention. Une photographie de la banquise étincelante. Un regard avait suffi. Cinq mois plus tard, le voilà parti pour le Groenland, dans l’intention de connaître le peuple inuit. Un autre environnement, une autre mythologie de la création du monde.
« Ç’a duré toute une saison. Je n’arrivais plus à partir. Le pôle Nord m’aimantait littéralement. J’ai fini par rentrer en Allemagne, mais je n’avais plus qu’une seule idée en tête, monter une expédition pour atteindre le pôle magnétique. J’avais besoin de le faire. J’ai été trouvé Blossom, dont on m’avait vanté l’expérience. Blossom connaissait Young. Nous sommes parvenus à réunir des fonds et puis… nous sommes partis… »
Je le vis grimacer en portant le verre de jus d’orange à sa bouche.
« C’est malheureux, on n’a pas pu aller jusqu’au bout. A trois jours de marches du pôle magnétique, je me suis offert une fracture ouverte du tibia »
Le sourire qu’il afficha n’était pas feint, ni même teinté d’amertume.
« Ça m’a fait un mal de chien… pas seulement la fracture… rapatrié en avion cargo… un morceau d’os sortant de ma jambe… alors que… on était à deux doigts… un mal de chien, ça c’est certain, et puis, voilà, avec le temps, je me suis fait à cette idée, j’ai envisagé les choses sous un autre angle. Ce qui compte ce n’est pas d’avoir échoué, mais d’avoir tout mis en œuvre pour vivre mon rêve tout haut, éveillé, matérialiser mes intuitions, me mettre à la fois en jeu et en adéquation avec tout ce qui m’anime. Peu importe que je ne me sois pas tenu physiquement sur le pôle magnétique. Bon sang ! Je me suis brisé la jambe à trois jours de marche de là. Ce n’est pas le genre de choses qui arrive tous les jours. Je suis heureux d’avoir pu vivre ça… bien sûr, les mois suivants ont été moins glorieux. La douleur, l’ennui d’une longue convalescence, des semaines de rééducation. Ça ne m’a pas empêché de cogiter, loin de là ! »
C’est ainsi qu’il en était venu à imaginer l’expédition à laquelle il voulait me voir participer.
Première étape : décembre 1975, en compagnie de quatorze personnes,
dont six membres d’équipage, quitter le port d’Hobart, en Tasmanie, à bord du Templier – dériveur polaire par excellence, trente mètres de long, neuf
de large, doté d’une coque très arrondie en alliage d’aluminium, capable d’affronter les floes, la ceinture des glaces du cercle polaire. Deuxième
étape : au cours des quinze jours suivants, rien de moins que la traversée de l’océan Austral par les Quarantièmes rugissants et les Cinquantièmes hurlants – quinze jours qui m’apporteraient
la connaissance empirique des supplices du mal de mer, tenu que j’allais sous peu me montrer assez stupide pour accepter de suivre Haviker en Antarctique. Troisième étape : chercher
patiemment notre chemin au milieu des glaces du pack de l’océan Austral pour atteindre la mer de Ross qui baigne l’île du même nom.
« Dans l’hémisphère sud, ce sera le début de l’été. Blossom estime qu’il nous faudra quatre à six semaines pour passer au travers. »
Enfin, la dernière étape : mouiller le Templier dans le détroit de McMurdo, réaliser l’ascension et l’étude du volcan Erebus culminant à quelque trois mille sept cents mètres au-dessus de la mer de Ross.
En 1974, Haroun Tazieff, le célèbre volcanologue, s’était posé au sommet du volcan dans un hélicoptère du National Geographic. Dans l’idée de Haviker, le voyage en bateau s’imposait. La lenteur de l’approche avait quelque chose de plus intime. Au cours des six à huit semaines de la traversée, nous aurions le temps de faire retour sur nous-mêmes, de nous couper de la frénésie du monde, de laisser nos corps et nos esprits se fondre dans l’immensité.
« C’est aussi une question d’humilité. Ce n’est qu’en déjouant, à force de patience, le piège des glaces du cercle polaire que nous gagnerons le droit de fouler le sol antarctique, à l’exemple des pionniers du xixe siècle. L’ascension de l’Erebus, ça sera la cerise sur le gâteau. Bien entendu, c’est le but de l’expédition – comme mon but était d’atteindre le pôle nord magnétique –, mais elle a de multiples finalités. Nous voulons nous mettre à l’écoute des manifestations naturelles, regrouper un maximum de renseignements sur le fonctionnement de la Machine-Terre. C’est à ça, Jacques Ubovitch, que je vous invite à participer. Une aventure scientifique dont nous tirerons des enseignements précieux et qui se poursuivra bien après notre retour. Mon éditeur est déjà sur le coup ! Il ne me manque plus qu’un photographe qui n’aurait pas froid aux yeux et si ce qu’on m’a dit est exact, vous êtes cet homme-là. Rendez-vous compte ! Au sommet de l’Erebus, contempler le feu souterrain, sa fureur superbe exprimée au royaume des glaces ! Je vous assure que vous ne le regretterez pas. Vous reviendrez changé. L’eau, le feu et la glace ! Pouvez-vous imaginer rater un tel spectacle ? »
Non, pour dire la vérité, mon instinct m’interdit de passer à côté d’une telle occasion – « Alors, quoi de neuf ? — Oh, je ne t’ai pas dit ! Cet hiver, je pars escalader un volcan en… Antarctique ! ». L’occasion de toute une vie. Je sus que je devais le faire.
Notre entrevue dura plus de deux heures. Haviker insista pour payer la note exorbitante correspondant à six jus d’orange.
« Je rentre à Berlin après-demain. Je vous laisse le temps de réfléchir à tout ça ! », dit-il en me remettant sa carte.
Je lui promis de l’appeler sans faute, dès son retour. Nous nous séparâmes dans le hall, sur la même poignée de main. Je rentrai chez moi, à pied, soufflé par son enthousiasme. Marchant dans les rues de Paris, sans y prêter attention, sans même penser à Camille, étonnamment. Une pellicule venait se superposer à tout ce que je voyais. L’évocation de la pureté du pôle, comme une idée blanche, flottait tout autour de moi.
Je n’ai jamais appelé Haviker à Berlin, et pour cause ; le soir même, je le joignis dans sa chambre d’hôtel pour lui dire que j’en étais, plutôt deux fois qu’une.
Ayant tiré un bon prix de mon reportage au Cambodge, je bouclai mon sac et tirai des bords jusque dans les Alpes, où je passai les deux mois suivants.
Il ne s’agissait pas d’un stage de remise en forme, mais d’une complète transformation. Je devais devenir un autre Jacques Ubovitch, le genre d’homme capable de gravir des montagnes sans tourner de l’œil, offrir à mon corps la puissance d’une machine – ce à quoi je ne fis que rêver, au cours de la première semaine, ayant loué les services d’un guide local auquel j’avais donné pour consigne de m’en faire baver. J’en ai eu pour mon argent. « Vous verrez, ça ira, aujourd’hui, on va y aller doucement ! », me dit-il le premier jour. Quel sens de la formule. Le soir venu, je rentrai à mon hôtel dans un état proche de la liquéfaction, mais tombai d’un seul bloc sur mon lit. Le matin suivant, c’est vrai que je m’étais déjà transformé… en une chose informe, percluse de douleurs, qui parvint, dans de fantastiques craquements, à se tirer du lit et à s’habiller, pour s’entendre dire, à cinq heures tapantes, de la bouche même de son tortionnaire : « Vous verrez, ça ira, aujourd’hui, on va y aller doucement ! ». Et avec le sourire, s’il vous plaît ; le guide avait plus d’une formule dans son sac : « La première chose, c’est d’oublier que vous êtes en train de marcher. » Difficile à encaisser. J’avais l’impression que mes jambes contenaient du verre pilé.
Mais je tins bon. Peu à peu, mon corps s’habitua, mes muscles se délièrent. Le sixième matin, le guide me retrouva en pleine séance d’assouplissements, sautillant, inspirant, expirant, prêt à bouffer la montagne. « Vous avez l’air en forme, ça fait plaisir – je lui rendis son sourire –, ça veut dire que nous allons pouvoir passer aux choses sérieuses ! » C’est-à-dire que, jusqu’ici, nous nous étions concentrés sur les chemins de grande randonnée – monter, descendre, monter, descendre, marcher, marcher, marcher. Or, Haviker ne m’avait pas convié à une promenade de santé, sur l’île de Ross, mais à l’ascension d’un volcan enneigé d’environ trois mille sept cents mètres d’altitude.
« Vous nous avez apporté la preuve qu’on peut toujours repousser nos limites !
— C’est vrai jusqu’à un certain point, concédai-je.
— En ce qui vous concerne, il reste une sacrée marge de manœuvre. Disons que vous avez recouvré une condition physique… acceptable. A partir de demain, le véritable entraînement va commencer. J’ai opté pour un sommet facile. Bien entendu, vous aurez encore la sensation d’être au pied du mur, mais vous trouverez les ressources pour vous surpasser, effacer la barrière mentale, car si c’est le corps qui souffre, la plupart du temps c’est votre esprit qui refuser d’avancer. Libérez-le et vous pourrez atteindre tous les sommets ! »
Dit comme ça… je n’avais plus qu’à m’incliner devant tant de sagesse. A l’entendre, il n’existait pas d’obstacle à la volonté, pourvu qu’elle fût en acier trempé. De deux, de trois cents ou de trois mille mètres, l’obstacle serait moins sous mes yeux qu’à l’intérieur de mon crâne ; une donnée secondaire qu’éclipsait cette pensée objective : « Je peux le faire ! » - exprimé à la manière de Haviker : « Chaque pas vers le sommet vous livre un nouveau sommet. »
Mars fut consacré au massif des Bornes oscillant entre deux mille et deux mille quatre cents mètres. « Une mise en jambe » dans des chaussures en fonte. Les pointes Blanche, du Midi, de Balafrasse, de la Grande Combe. Le Pic de Jallouvre. Je ne passai que peu de nuits à l’hôtel. Chaque ascension nous occupait au moins vingt-quatre heures, aller-retour. Chaque ascension faisait de moi un autre homme, la tête dans les nuages, la récompense du sommet étant plus qu’une contrepartie à l’effort engagé.
Avril fut pour le massif de la Vanoise. Le vrai test. Des sommets de plus de trois mille cinq cents mètres. Un vertige délicieux me revient à leur évocation. Des parois vertigineuses, des poussées d’adrénaline – « Ne regardez pas en bas ! Restez concentré ! C’est ça, reprenez votre souffle ! » ; reprendre mon souffle ? Mais, bon sang, où est passé l’oxygène ? –, des instants de joie si forte que je ne peux le dire avec des mots, debout au sommet du mont Turia, ou de la Grande Casse, à plus de trois mille huit cents mètres ; en fait, au sommet de Jacques Ubovitch, car je n’ai jamais plus été aussi grand, ni aussi fort, qu’en ces journées du mois d’avril 1975.
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