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Décamps-auteur
Le blog d'un roman en voie d'achèvement
Ma cellule est petite et vétuste. Le sol froid est en vieille pierre. Je finis par ne plus faire attention à l’odeur écœurante qui empuantit l’air que je respire. Au cours de ma première nuit, je me suis enveloppé la tête dans ma chemise pour m’endormir. Au matin, le tissu exhalait le même remugle. Je dors dans un lit disloqué, me lave devant cet étroit lavabo avec le maigre savon que tu m’as octroyé, dame Vénéneuse, me soulage sur ces toilettes brunes, puis m’assois sur ce tabouret qui me casse le dos, pour écrire, comme la nuit dernière, sur une table branlante – sur le plateau en bois, quelqu’un a gravé ces quelques mots à la pointe d’un couteau : « L’œil du borgne est sur vous… », rapport, sans doute, à l’œilleton du judas, où vous êtes revenus m’épier, ce soir –, à la lueur d’une bougie livrée ce matin par le monte-plats.
En mai, je rentrai à Paris. On y respirait moins bien qu’à trois mille mètres, mais ma condition physique défiait toute concurrence – musclé, souple, endurant –, ce que confirma Romain Furni le jour où je me présentai à son cabinet médical, rue du mont Thabor. Haviker m’avait demandé de prendre rendez-vous quand je me sentirai prêt. En dernier ressort, le droit de gravir le mont Erebus me serait délivré par la National Science Fondation en Nouvelle-Zélande.
Furni me fit une bonne impression. Petit homme rondouillard, énergique, jovial, concentré, et myope à en juger par l’épaisseur des verres de ses lunettes rondes, le visage mangé par une barbe à boucles brunes.
Tout au long de son examen, il exprima son impatience d’être déjà en Antarctique. Je ne pus lui donner tort, cependant j’avais des visées à plus court terme. Le grand air des Alpes, l’entraînement intense, ainsi qu’une abstinence de plusieurs mois, avaient considérablement aiguisé mon appétit sexuel. Je n’étais plus que phéromones et concupiscence. Dans les rues de Paris, le printemps voyait fleurir les robes légères, les bustiers, les cache-cœurs ; les femmes dévoilaient leurs jambes, leurs épaules ; mon regard s’attardait sur la chute des reins ; le balancement d’un fessier sous le tissu d’un tailleur me rendait comme fou. En rut, c’est le mot. J’étais en rut. Dépendant de la chair. Mon corps avait besoin de se trouver sens dessus dessous avec un autre corps. Mon cerveau n’en pouvait plus de tous ces électrons en bataille, comme autant d’idées piquantes, répondant aux stimuli des nymphes parisiennes.
Du coup, dans le cabinet de Romain Furni, mon esprit divaguait à l’évocation mentale de sa secrétaire – une brune ronde et coquette fleurant la vanille ; les papillons noirs de ses yeux verts avaient cillé à mon arrivée, en morse : « Je suis un fruit délicieux » ; j’avais besoin sur-le-champ d’une douche froide.
« Je vais… vous faire une petite prise de sang et nous aurons fini ! dit le médecin en fixant l’élastique d’un garrot autour de mon bras. Tout ce que peux dire, c’est que vous tenez une forme de titan ! »
De satyre obsessionnel, pensai-je. Quand il me raccompagna jusqu’à l’accueil, je parvins difficilement à me contenir, c’est-à-dire que, l’espace des dernières trente secondes de notre entretien, je n’eus d’yeux que pour le décolleté pigeonnant de sa brune secrétaire – toute cette énergie emmagasinée réclamait sa rançon.
« Merveilleux, Jacques ! Vous voici des nôtres ! dit Furni comme s’il déclamait.
— Nous nous reverrons à Hobart, début octobre !
— Non, à vrai dire, je ne vous rejoindrai que quinze jours avant le départ, à la mi-novembre !
— D’accord, alors, à la mi-novembre ! », conclus-je en serrant la main de l’homme qui, sept mois plus tard, serait contraint d’amputer la moitié de mes annulaire et auriculaire gauches.
Tu sais déjà, dame Lokeren-Chume, ce qu’il est advenu de l’expédition Haviker.
Tu sais déjà ce que l’homme à la canne, ton maître, est venu faire sur le mont Erebus.
Il n’y a que peu de temps que j’ai compris pourquoi. La logique du dérèglement. Le grand Œuvre que tu protèges. L’œuvre d’un fou. Tu peux rire, de ton rire grinçant, sourire du coin de la bouche, ta gueule de hyène, tordue par ma botte gauche - à moins que ce ne fût la droite - un soir du mois d'août 1991. Oui, il m’aura fallu près de vingt-quatre ans pour saisir les visées de Randolf Cravero.
Comme tous les hommes, j’ai connu des femmes.
Puis j’en ai aimé une pendant quatre ans, le temps de comprendre que j’étais inapte à aimer – quelque chose en moi était brisé, le ressort qui m’aurait interdit de me tenir à distance, en lisière, jamais vraiment avec elle ; trop occupé à lutter contre moi-même, je luttais contre l’amour. Le sens de ce gâchis m’échappait, et m’échappe encore. Comment j’avais tout foutu en l’air avec Camille, ça me rongeait. Elle peuplait encore mes pensées. Tout au long de l’été 1975, je restai à Paris. Elle était là toute proche, à un battement d’aile de papillon. Un seul geste. Décrocher mon téléphone. Lui dire… lui dire que j’allais bien… un geste de trop. Elle irait bien mieux son chemin sans moi.
Ce même été 1975, je connus une autre femme. Afin de me libérer, sinon de mes fantômes, du moins de mes tensions sexuelles, mais refusant d’en passer par de longues chasses nocturnes, en quête de femmes qui auraient partagé mes penchants libertins, j’avais coupé au plus court en m’offrant les services d’une jeune femme rousse, « masseuse » à domicile qui, à l’instar de mon guide alpin, m’en donna pour mon argent en me faisant atteindre des sommets. Je ne me sentis pas coupable de rétribuer Rachel pour prix de ses charmes et du fruit de son savoir-faire. Même si tout était factice – sauf le désir et la jouissance –, l’argent marquait une frontière qui me convenait ; pas de place pour les quiproquos ; pas d’autres nuits, à moins de régler encore le droit d’une chevauchée ; pas de promesses, ni de lendemains ; rien que la chair contente, rassasiée. Non, c’est faux… je mens un peu. J’ai fini par m’attacher à Rachel, à m’y habituer en quelque sorte. Nous avons appris à nous connaître mieux, même si tout n’était qu’apparences et vénalité, surfaces satinées et échanges superflus, il se passait quelque chose entre nous, du simple fait de nous trouver ensemble. Une histoire courte tissée dans le maillage des rapports humains.
Jusqu’à mon départ pour la Nouvelle-Zélande, Rachel fut mon seul écart. Le sexe, mon seul vice, si c’en est un.
Je suivis en tous points un régime strict. Manger sainement – fruits, légumes, poisson, céréales, peu de viande –, me lever tôt – y compris quand j’avais peu dormi –, courir deux heures le matin, une heure le soir, passer une heure et demi tous les après-midi dans une salle de musculation. Jacques Ubovitch tout en muscles et en hormones. Pas d’alcool. Pas de cigarettes. Et du coup, pas d’idées noires. Je me sentais bien.
Côté finances, ce que j’avais dégagé de mon reportage au Cambodge avait été lessivé, et par mon guide alpin, et par Rachel. J’avais heureusement plus d’une poire pour la soif, mon père m’ayant très tôt fait profiter de son avis en matière d’immobilier, domaine dans lequel il avait fait fortune. « Investis dans la pierre, fiston », m’a-t-il dit le jour de mes quinze ans. Je venais de briser le cochon rose de ma tirelire, sachant que j’avais assez d’argent pour m’offrir mon premier appareil photo. « Investis dans la pierre, fiston, je t’offre l’appareil, d’accord ? ». J’ai dit oui et à trente-deux ans, je possédais six appartements de trois ou quatre pièces à travers Paris, placés en gérance dans une agence immobilière. Toutes charges déduites, ça ne me rapportait pas une fortune, mais ça représentait un revenu régulier, confortable, de quoi voir venir, en cas de coups durs, ou de me la couler douce pendant deux ou trois mois. Ce que je fis.
En octobre, je retrouvai Haviker à Hobart, et fis la connaissance des autres membres de l’expédition – Blossom, Young, Escanecrabe, Abgral, les frères Bertuccio – et des six hommes d’équipage du Templier.
Pendant deux mois, nous nous livrâmes aux derniers préparatifs, ce qui ne fut pas une mince affaire. Nous lestâmes le Templier de près de cinquante tonnes de matériel, de vivres et d’équipements nécessaires au voyage et à notre survie en Antarctique.
La première fois que j’essayai une combinaison polaire, sur le pont du bateau à quai, Haviker me dit :
« Sous le soleil de la Tasmanie, vous avez chaud là-dedans, n’est-ce-pas ? Mais là-bas, sans cette combinaison, vous seriez condamné à très court terme ! »
A lui seul, Haviker déployait l’énergie de trois ou quatre hommes. Toujours d’une humeur égale, il orchestrait, d’une main de maître, ce lent ballet logistique, affrontait les problèmes au fur et à mesure qu’il se présentait et, loin de perdre le sourire, tirait une grande satisfaction à devoir se consacrer à des processus de résolution, où l’opinion de chacun était la bienvenue.
Je pris rapidement mes marques dans le groupe. Il y régnait une saine euphorie – un esprit de franche camaraderie que je n’avais plus connu depuis mes années d’études –, doublée d’une sérieuse conscience professionnelle. Rien ne devait, ni ne pouvait être laissé au hasard. Tout était inventorié, vérifié, étiqueté, plutôt trois fois qu’une – dans une ambiance des plus positives : la joie d’en être, l’excitation croissante à mesure qu’approchait la date du départ, furent notre pain quotidien au cours de ces quelques semaines d’un labeur intense.
Au terme de ces huit semaines, aucun de nous n’était plus un étranger pour les autres. Ceux qui n’avaient jamais travaillé ensemble créèrent des liens, ceux qui se connaissaient déjà les virent se renforcer. La cohésion nécessitait la confiance ; et la confiance, du temps pour se forger. Je nous sentis devenir une cellule sociale complètement à part. Notre départ imminent pour l’Antarctique faisait de nous des hommes différents, non pas supérieurs aux autres hommes, mais entre ici et là-bas. Nous nous tenions déjà en dehors de ce monde-ci.
Nous levâmes l’ancre le 3 décembre.
Une foule de terriens en liesse avait envahi les quais – amis, parents ou autochtones – pour voir s’éloigner le Templier et les quinze extraterrestres en combinaisons polaires orange qui se tenaient sur le pont.
Les premiers jours de navigation furent paisibles. L’océan était magnifique. L’absence de terre à l’horizon – expérience que je n’avais jamais connue – m’emplit d’une curieuse plénitude. Je me crus le pied marin. Je passais d’un bord à l’autre, de la proue à la poupe, grimpais en haut du mât jusqu’au nid-de-pie, prenant de nombreuses photos, absorbé par l’immensité fluide et plate, à perte de vue. Un long délice confus. Je me sentais comme ivre, d’une ivresse élémentaire. Retombé en enfance. Le goût d’ici et maintenant. Cette capacité, oubliée par l’adulte, d’être au monde. Je suis ce que je vois, ce que je sens, ce que je touche.
Les Quarantième rugissants me firent déchanter. Au matin du quatrième jour, la chose liquide qui nous portait accusait des creux de trois à quatre mètres. Je fus alors on ne peut plus au monde : nausée éprouvante, corps et muscles lourds, fourmillements moites, frissons électriques, transparence verdâtre. Tout ce qui était dedans voulait sortir. Tout ce qui était dehors pesait sur moi, m’écrasait, me comprimait ; mes yeux me sortaient de la tête, j’avais les boyaux en macramé, les tripes en capilotade, l’haleine d’une charogne, la gorge brûlée par mes fluides intestinaux. Le tout alors que plus rien n’était d’aplomb, que le sol montait d’un bord sur l’autre, que les murs voulaient jouer les plafonds, que la proprioception n’était plus qu’un vieux souvenir, un vœu pieux. Le bateau grondait, craquait, grinçait, coquille de noix bientôt pulvérisée dans l’étau des vagues – que dis-je des vagues ? Des montagnes d’eau aux crêtes furieuses !
Les yeux fermés, j’aurais échangé ce long supplice contre dix gueules de bois. Venant couronner un vieil écœurement, mon mal de mer dura cinq jours. Dans ce laps de temps, je me suis plusieurs fois demandé s’il se trouvait encore quelqu’un aux commandes du navire – et si oui, où diable avait-il l’intention de nous conduire, n’eut été tout droit en enfer ?
Signe que nous approchions de la ceinture des glaces du cercle polaire, nous croisâmes les premiers icebergs, dix jours avant Noël. Quel spectacle entêtant ! Le lever du soleil miroitant sur les flancs de ces longues barges blanches. Remis sur pied, ou à peu près, je repris mon travail avec d’autant plus d’implication que j’avais cru être sur le point de passer l’arme à gauche, chaque seconde au cours des cinq jours précédents, et que je me tenais là, sur le pont du Templier, bien vivant, à contempler le spectacle le plus saisissant que la nature eût jamais placé sous mes yeux.
Une poignée de jours plus tard, nous engageâmes notre lent combat contre les floes du cercle polaire. Il n’existait pas de chemin tout tracé dans ce labyrinthe de glace. Les îlots étincelants, erratiques, étaient si serrés les uns contre les autres qu’on pouvait supposer qu’ils ne nous laisseraient pas passer. Il faut se figurer la houle puissante soulevant les énormes blocs, le bruit incessant de la coque heurtant cette croûte épaisse, le long de chenaux incertains. Le premier jour, je crus que nous allions périr écrasés, que notre bateau allait être réduit en miettes dans l’étau du chaos blanc. Pourtant, le Templier tint ses promesses, allant de l’avant, obligeant les blocs du pack à nous livrer un passage qui menait parfois sur une impasse. Rebrousser chemin, suivre un autre couloir, jouer de patience, choisir l’affrontement ou connaître nos limites, déterminer la route à suivre depuis le nid-de-pie, à plus de vingt mètres au-dessus de l’océan – je me suis trouvé là-haut plusieurs fois, le visage mordu par le froid intense, à la recherche de zones d’eau libre susceptibles de nous conduire à bon port.
Mais progresser n’était pas toujours chose possible. En hiver, la banquise de l’Antarctique gagnait du terrain sur l’océan Austral, doublant sa surface jusqu’au cercle polaire. Au début de l’été, cette gangue de glace, qui semblait interdire toute intrusion sur le septième continent, commençait à se morceler, à se disloquer, sous l’effet des rayons solaires. Les pièces innombrables de ce puzzle mouvant, emportées par le courant en un défilé anarchique, s’évacuaient vers le large, à rebours de notre terminus, en parcourant jusqu’à vingt-cinq kilomètres par jour – la foule des blocs fonçaient sur nous et, quand nous n’étions pas tout simplement immobilisés au sein de cet amalgame, nous dûmes souvent manœuvrer, esquiver, faire hurler les moteurs du Templier, non plus pour avancer, mais, tout bonnement, pour ne pas être contraints de reculer.
Nous voulions traverser… mais, entre vouloir et pouvoir, il y a un gouffre qui n’est pas toujours franchi. Il fallait envisager la possibilité d’un échec. A bord, entre Noël et le nouvel an, le moral manqua parfois d’être au rendez-vous. Si nous avions un tant soit peu avancer, nous ne nous étions pas approchés de l’Antarctique. Le Templier avait suivi un chemin voulu par les courants de l’océan Austral, qui suivait grossièrement un arc de cercle correspondant à 71° de latitude sud. D’une année sur l’autre, en fonction de la température et de l’ensoleillement, la fonte est plus ou moins importante et la dislocation du bouclier peut prendre du temps. « Soyons patients », ne cessait de répéter Haviker au cours de ces journées d’« immobilité ». Je le vis douter, mais, le plus souvent, je le vis croire. Il fallait attendre le déplacement des plus gros blocs, des icebergs, hauts comme des immeubles de cinq étages, qui se cachaient les uns les autres.
J’eus souvent la sensation que la banquise se jouait de nous, que nous n’étions pas à notre place, alors même que le projet de la vie éclatait sous nos yeux. Des albatros fuligineux à dos clair, des pétrels antarctiques, des sternes couronnées, des fulmars, passant au-dessus de nos têtes en un ballet incessant ; des phoques crabiers, de Wedell ou de Ross, des léopards des mers, s’ébattant ou ronflant au soleil sur les plaques de glace ; des baleines à museaux pointus s’approchant de la coque du Templier ; eux étaient chez eux, dans leur élément. Et nous ? Et moi ? Qu’est-ce qu’on fichait là ? Cette question… nous nous la posâmes tous, à un moment ou un autre. L’inertie était pesante ; l’horizon blanc ; la banquise pastel. Le temps n’existait plus, il ne fallait pas chercher à l’occuper, à toutes forces. La monotonie et la crainte de l’échec engendraient des tensions qu’il fallait dénouer. Les coups de gueule ne furent pas rares, la fusion de fortes personnalités aux spécialités diverses – marins, montagnards et scientifiques – n’allant pas sans créer de furieuses perturbations.
En s’appuyant sur les expériences passées, Haviker estimait que le passage s’ouvrirait à 180° de longitude, dans les dix premiers jours de janvier. Evidemment, ça n’avait rien d’une règle mathématique infaillible, chaque fois démontrée – le passage pouvait ne pas s’ouvrir du tout –, mais c’était une constante commune à toutes les expéditions couronnées de succès, à commencer par la toute première, conduite, en 1841, par James Clark Ross, au nom de la couronne d’Angleterre.
Enfin, cent trente-cinq ans après Ross, ce fut notre tour de triompher des pièges du cercle polaire, par 180° de longitude. Six semaines après notre départ de Hobart, dont quatre d’une lutte âpre contre la banquise, le Templier s’engagea dans la mer de Ross qui baigne l’île du même nom. Au matin du 11 janvier 1976, nous aperçûmes, à tribord, la silhouette colossale du mont Erebus, pareille à une immense pyramide aztèque posée sur l’horizon. Encore éloignés d’une centaine de kilomètres, nous nous fîmes passer les quelques jumelles du bord. Dans les lentilles grossissantes, la chaîne transantarctique bouchait l’horizon, mais le mont Erebus ne tenait pas de l’anecdote. C’était une montagne massive, cernée par le mont Bird, au nord, les monts Terra Nova et Terror, à l’est, la station McMurdo et la base Scott, au sud. Elle portait le nom d’une divinité grecque engendrée par le Chaos, personnifiant les ténèbres. Tout un programme ! Depuis la pointe du cap Royds, ses flancs s’élevaient doucement jusqu’à deux mille mètres et accusaient brusquement une pente de trente degrés que chapeautait la caldeira couronnant le sommet. L’ensoleillement était exceptionnel. La lumière jouant sur la glace inventait des teintes étonnantes. Sur les pentes du volcan, des taches bleu-vert ou rouge-brun indiquaient la présence de bactéries proliférant autour des fumerolles ; des feutrages verdoyants, celle de mousse ou d’algues microscopiques. Tandis que j’observais le volcan, Haviker me dit :
« Dans la partie sud-est de la caldeira, se trouvent trois cratères. C’est le cratère principale qui nous intéresse parce qu’il abrite un lac de lave. La fumée que vous voyez monter au-dessus du sommet est provoquée par des bulles de gaz volcaniques qui éclatent à la surface ou bien par des pans de glace qui s’y effondrent. Le point culminant du volcan est situé sur les bords mêmes de ce cratère et c’est là-haut que je vous invite à me suivre si vous voulez prendre quelques photos dignes de ce nom ! »
Vingt-quatre ans plus tard, je ne peux qu’imaginer la beauté de la lave bouillonnante au fond de la large gueule glacée du cratère principale, car je n’ai jamais foulé les bords de la caldeira, ni pris la moindre photo digne de ce nom au-delà de trois mille mètres d’altitude. Cette fois-ci, ce n’est pas une fracture ouverte qui empêcha Ignacio Haviker de toucher au but.
Nous abordâmes l’île de Ross par l’ouest, à la faveur du détroit de McMurdo. Je me souviens de cette journée comme si c’était hier. Nous étions loin de tout, mais nous touchions à quelque chose d’essentiel. Je ne sais pas les mots pour dire le mélange des sentiments qui m’animait lorsque je posai le pied sur la banquise. Un grand pas, sinon pour l’Homme – déjà venu là plusieurs fois –, du moins pour un homme appelé Jacques Ubovitch. Comme si c’était hier. Comment pourrai-je jamais oublier l’entrée en scène, par la voie des airs, de l’homme à la canne ?
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