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Décamps-auteur
Le blog d'un roman en voie d'achèvement
Ce qui se produisit après ça ? Trou noir. La mémoire des dernières heures de cette nuit-là m’a échappé pendant quinze ans. Elle n’avait pas quitté l’intérieur de mon crâne – tenu qu’elle revint à la surface de ma conscience au cours d’une certaine nuit de l’été 1991, d’une manière pour le moins surprenante –, mais elle était devenue complètement autonome, s’était mise au vert, incognito, passagère clandestine, au détour d’une quelconque circonvolution de mes lobes frontaux.
Ç’a été dur. Cette amnésie partielle. Devoir supporter de ne pas avoir accès à des informations en ma possession…
Par le passé, ça m’était arrivé une fois de me réveiller dans mon lit, un lendemain de beuverie, sans pouvoir me rappeler comment j’étais rentré chez moi, où j’avais pu garer ma voiture, et qui – sinon moi-même – avait ôté mes fringues et les avait consciencieusement pliés sur la chaise près de la fenêtre. Sur le coup, ça n’avait pas été une expérience très agréable, d’autant qu’elle s’accompagnait d’une migraine que je n’aurais pas souhaitée à mon pire ennemi. Je m’étais senti trahi par mon propre corps ; il avait fait ce qu’il voulait sans même me consulter ; et, par conséquent, je m’étais beaucoup questionné là-dessus : qu’est-ce qui avait pu me passer par la tête et qui n’avait laissé que du vide. Je pouvais avoir tué quelqu’un, même accidentellement, et n’en avoir aucun souvenir. Tout ça m’avait paru horrible pendant quelques jours et puis ç’avait fini par passer. Rien à voir avec quelque chose d’obsessionnel. En dépit de mon état, j’avais probablement agi de la manière la plus approprié. En pleine nuit, j’avais conduit dans Paris, à travers une foule d’éléphants roses, garé ma voiture au même endroit que d’habitude, j’étais monté jusqu’à mon appartement et m’étais couché, non sans avoir, au préalable, plié mes vêtements avec autant de soin qu’un vrai maniaque. Pour le reste… pourquoi imaginer le pire ? Me forger des hypothèses alambiquées ? Rien de tout ça, vraiment. Et surtout, pas de place laissée à l’inexplicable.
Mon amnésie antarctique jouait sur un autre tableau, dans la cour des grands mystères, et me laissa impuissant, passé les frontières du possible.
Je me sentis revenir de très loin, très très lentement, par paliers. Très loin : un lieu qui n’en était pas un et que j’avais oublié. La douleur, l’échange de deux voix à mon chevet, la lumière du jour, aveuglante, passant mes paupières entrouvertes et gercées. Ça fait mal : frappé de vie subite. La réalité comme un électrochoc. La lumière en volumes pesants, chargée d’étincelles brûlantes ; les ombres profondes, comminatoires, creusées au chalumeau dans la matière brute du réel. Comment décrire la douleur ? A quoi bon ? Disons que mon visage tout entier avait dépassé la phase de décongélation et que je devrais m’en remettre au temps-qui-passe avant de recouvrer visage humain.
Je sus presque aussitôt qu’il manquait quelque chose. Les yeux mi-clos, je voulus me redresser. Un lit oscillant mollement, l’intérieur d’une cabine à bord du Templier et deux silhouettes. Tout redevint flou et pesant, je dus laisser ma tête aller en arrière sur l’oreiller.
« Ne bougez pas, Jacques. Vous êtes encore très faible. Pour dire la vérité, vous ne devriez même pas être en vie. »
C’était Romain Furni. Je sentis une main sur mon épaule. Ouvrant à nouveau les yeux, je le vis se pencher au-dessus de moi.
« Tout va bien, maintenant, reprit-il. Vous avez eu une foutue chance… bien que… enfin, je suis désolé de vous apprendre que j’ai dû vous amputer une partie de vos auriculaire et annulaire gauches… à cause du gel.
— Ha ? », dis-je en portant ma main gauche à hauteur de mon visage.
Ma main gauche entourée de bandelettes. Une main de momie, tronquée, asymétrique. Mes annulaire et auriculaire, deux moignons ridicules, de la taille d’un orteil. J’allais me réveiller, n’est-ce-pas ? C’était juste une invention, une farce à la lisière du sommeil, un tour de passe-passe. Un cauchemar éveillé. Une sensation physique abominable. L’horreur mise à part, quelque chose me laissait perplexe.
« Pourquoi est-ce que je ne sens rien ? demandai-je en remuant mes trois doigts et quelques. Pas la moindre douleur !
— Oh, je… vous ai administré un antidouleur.
— En ce cas, pourquoi est-ce que j’ai si mal à la tronche ?
— Eh bien…
— Dieu du ciel ! s’exclama l’autre silhouette en la personne de Young. Comment avez-vous fait ?
— Comment est-ce que j’ai fait quoi ?
— Le moment n’est peut-être pas très bien indiqué pour parler de ça ! », intervint Furni.
Il n’y aurait jamais eu de moment propice pour me mettre au parfum.
La dernière chose dont je me souvenais avec certitude consistait en l’apparition de onze silhouettes face à l’homme à la canne, dans une cavité nappée de lumière bleue, et ce, à trois kilomètres au-dessus du niveau de l’océan Austral.
… leurs cheveux sont couleur ébène… leur regard clair parle le langage de la Terre…
Est-ce que je devais leur raconter ça ? Est-ce que j’y croyais moi-même ? Je décidai que oui, deux fois oui, et leur rapportai l’ultime épisode qui surnageait à la surface de ma mémoire.
Le silence qui suivit ma fable fiévreuse et le regard échangé par Furni et Young m’en dirent long sur l’opinion qu’il se faisait de mon paysage mental. Cependant, l’atmosphère était lourde d’autre chose. Furni évitait de me regarder bien en face, à l’inverse de Young qui ne cessait de me détailler comme si j’étais la résurrection de Jacques Ubovitch. Je n’aimais pas du tout l’expression sur son visage – pas plus que sa question : « Comment avez-vous fait ? » –, parce que ça sous-entendait, contrairement à la logique la plus élémentaire, qu’il n’était pas celui qui m’avait sauvé la vie. Cette nuit-là, c’était lui qui m’avait retrouvé puis ramené à bon port. Non ? Sa présence à bord du Templier corroborait pourtant cette hypothèse.
« Combien de temps avons-nous mis pour redescendre jusqu’ici ? », questionnai-je.
Même silence écrasant. Même regard ahuri.
« Quel jour sommes-nous ?
— Le 26 janvier, répondit Young comme s’il m’annonçait le décès d’un proche.
— Alors… je suis resté plus de… quatre jours dans le cirage ?
— A vrai dire, nous n’en savons rien, Jacques ! »
C’est fou le mal que peut engendrer l’association de quelques mots, isolément inoffensifs. Nous n’en savons rien, Jacques. En ce cas, qui allait me le dire ?
Je parvins à me redresser et m’aperçus que je m’étais appuyé sur ma main gauche. Pas de douleur, d’élancement ou de fourmillement. Je ne sentis que le contact de mes deux doigts raccourcis à l’intérieur du pansement, comme je sentais le drap sous les autres doigts. Furni paraissait encore mal à l’aise. Ça peut se comprendre. Pendant cinq jours, j’avais été un homme mort à ses yeux ; et, à sa façon de me regarder depuis que j’avais repris connaissance, j’avais une assez bonne idée de ce qu’avait été le supplice de Lazare ; ce regard que les gens vous jettent après que vous êtes tout droit sorti de la tombe.
Mais, je sentis que le médecin me cachait autre chose. Je savais ce que c’était, sans le savoir vraiment. Ma main.
« Allons, docteur, assez joué, retirez ces fichus pansements !
— Jacques, vous ne devriez pas… », tâcha-t-il de protester.
Il ne fit néanmoins aucun geste pour m’empêcher de défaire moi-même les bandages autour de mes doigts.
Il manquait bel et bien les deux premières phalanges de mes annulaire et auriculaire gauches, mais l’amputation semblait remonter à bien des années.
« Quand comptiez-vous me mettre au courant ?
— C’était pour… atténuer le choc, en quelque sorte…
— Le choc, vous en avez de bonne ! C’est vous-même qui m’avez dit avoir procéder à l’amputation !
— Je suis désolé, comme je vous le disais…
— Mais !? Il n’y a aucune plaie, aucune cicatrice ! Rien ! Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Votre main était comme ça quand on vous a retrouvé ce matin, répondit Young.
— Ce matin !? Mais, où étais-je passé pendant tout ce temps ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ? oh, merde… ne me dites pas que vous n’en savez rien ! »
Ils ne me le dirent pas, mais Young me fit part de ce qu’il savait.
La tempête avait perdu en intensité dans la matinée du 22. Blossom et lui avaient enfin pu établir un contact radio avec le camp 3. Devant la gravité de la situation – trois hommes abattus de sang-froid, un suicidé, deux portés disparus, et le genou de Blossom –, le capitaine du Templier s’était vu contraint de faire appel aux Américains de la station McMurdo, qui avaient envoyé un hélicoptère sur le plateau de Fang.
En dépit d’intenses recherches, Cravero et moi-même étions demeurés introuvables. Du 22 au 26, l’expédition de feu Haviker plia lentement ses bagages, dans une humeur de fin du monde que soulignait le panache gris de l’Erebus, imperturbable, occupé à sa forge. A rebours du grand rêve, les motoneiges transportèrent l’ensemble du matériel au pied du volcan. Quelques Américains, et un hélicoptère, se joignirent à l’effort qui ne donnerait aucun fruit. Les responsables de la station étaient pressés de nous voir partir – du moins, de voir partir ceux de l’expédition qui étaient vivants ; les corps de nos quatre amis feraient le voyage du retour en avion cargo.
Jusqu’au matin du 26 janvier 1975, je fus considéré comme un homme mort. Avec un peu, absent plus longtemps, j’aurais manqué le départ. C’est Gédéon Abgral qui vit le premier ce qui n’était pas là un quart d’heure plus tôt : une silhouette orange couchée sur la banquise, à cent mètres du camp de base, dans le détroit de McMurdo – ce n’était pas précisément à cet endroit qu’on aurait pensé retrouver mon cadavre… en plus, je n’étais même pas mort. Chapeau.
« Vivant ! Vous êtes vivant ! s’exclama Young en achevant ses explications. Comment avez-vous fait ? »
… à la fois en profondeur et à la surface des choses…
Ç’aurait dû être mon tour de garder le silence, mais je demandai :
« Et Cravero ? »
Aucune trace de l’homme à la canne. Furni ajouta :
« A l’heure qu’il est, il est mort depuis longtemps…
— Ah, oui ! dis-je en contemplant ma main étrange, paume et face. Je ne suis pas sûr de partager votre avis. Il s’est passé ici des choses… bizarres, vous ne
croyez pas ? »
Pierre