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Décamps-auteur
Le blog d'un roman en voie d'achèvement
Le Templier amarré le long d’une plaque de glace attachée au rivage de l’île de Ross, nous nous mîmes au travail sans attendre. Selon Haviker, nous n’avions que quatre ou cinq heures pour débarquer et réunir le matériel sur la côte.
« Il faut faire vite ! nous héla-t-il depuis le quai blanc sur lequel il était descendu le premier pour nous prouver combien c’était solide. Cette plaque de glace à beau faire deux mètres d’épaisseur ! Elle nous supporte pour le moment, mais la marée finira par l’éloigner du rivage et par la disloquer. »
Nous installâmes le camp de base au pied du volcan, non loin de la cabane d’Ernest Shakleton dont le nom reste associé à la première ascension du colosse volcanique, réalisée en 1908. De l’autre côté du détroit, l’immense massif de la chaîne transantarctique élançait à perte de vue ses murailles de neige et de givre chapeautées d’aiguilles. En fin d’après-midi, c’est de ce côté que nous vîmes apparaître un point noir, un point noir en approche, dans le ciel bleu, qui n’avait pas la forme d’un albatros. En fait, nous l’entendîmes avant de le voir. Un lointain bourdonnement qui ne laissait guère de doute sur son origine et qui interrompit toute forme d’activité sur le camp de base, alors en pleine effervescence. Nous portâmes tous notre regard vers le point noir, la silhouette grossissante d’un hélicoptère. L’engin avait sans doute décollé depuis la station de McMurdo avec laquelle nous étions en contact radio permanent depuis plusieurs jours. Je crus à quelque comité d’accueil de la part de l’équipe stationnée sur place. Ceux qui vivaient là pendant plusieurs mois d’affilés avaient probablement envie de contempler de nouveaux visages et de se voir confirmer qu’ils appartenaient à la même espèce que nous. Cependant, comme je me tournai vers Haviker, qui émergeait de la tente principale en compagnie de Romain Furni, je remarquai une expression fugitive sur son visage. Ça ne dura qu’un instant et je n’y prêtai pas toute l’attention nécessaire sur le coup. Ce n’est que rétrospectivement – quand il serait trop tard – que je compris avoir lu de la peur sur les traits de mon ami.
Furni et lui s’éloignèrent du camp vers l’intérieur des terres, comme s’ils se portaient à la rencontre de l’hélicoptère. A ce moment, je me trouvais près de Gédéon Abgral, l’océanographe – un homme réservé, mais agréable, que je dépassais de deux têtes et qui n’avait de volumineux que la barbe, une énorme boule de poils noirs parsemée de cristaux de glace.
« Eh bien, cette fois, nous voici bientôt au complet ! dit-il, penché sur une caisse rouge contenant une partie de son matériel.
— Au complet ? Je ne comprends pas !
— Vous ne savez pas ? »
Non, je ne savais pas que l’hélicoptère de la National Science Fondation transportait un homme, arrivé deux jours plus tôt en avion, qui devait participer à l’ascension du volcan. Pourquoi n’était-il pas venu avec nous en bateau ? Abgral l’ignorait :
« Je suppose qu’il n’en avait pas le temps, ou tout simplement pas l’envie. Cet homme-là n’est pas scientifique. Je crois que c’est une espèce d’excentrique qui a beaucoup d’argent et certaines relations parmi les pourvoyeurs de fonds de notre petit voyage. Il me semble qu’Ignacio n’a pas eu le choix. On lui a imposé sa présence. »
L’hélicoptère acheva sa phase d’approche. Le bruit de son moteur, le sifflement de ses pales, sa carlingue massive, vrombissante, sa présence même en cet endroit, avaient quelque chose d’incongru. Quand il se fut posé, à près de trois cents mètres en amont du camp, Haviker et Furni achevèrent d’approcher. La longue porte latérale coulissa, livrant passage à une silhouette orange qui sauta sur la glace à pieds joints, tenant dans sa main gauche ce que, à cette distance, je crus être un alpenstock, mais qui s’avéra être la canne de Randolf Cravero – l’invité surprise, le quinzième membre de l’expédition Haviker.
Le second capitaine et deux membres d’équipage étant restés à bord du Templier – en fonction du déplacement des glaces du pack, il leur faudrait changer de mouillage –, l’ironie du sort voulut que notre nombre, au camp de base, fût porté à treize, après que Cravero nous avait rejoints. Son arrivée des plus remarquées n’avait pas longtemps interrompu notre travail. Le transport du matériel et l’installation du camp de base nous occupèrent pendant quatre à cinq heures. Dans ce laps de temps, nos visages avaient changé, battus par le vent polaire, gercés par le froid, rougis par le soleil éclatant, nos barbes et nos sourcils festonnés de glace.
Ce premier soir sur la banquise, peu après le repas, je m’effondrai dans ma tente et m’endormis d’un bloc, avec cette pensée de Poquelin : qu’étais-je venu faire dans cette galère ? Qu’est-ce qui m’avait pris de participer à cette folie ? Oh, je le savais bien, j’avais eu la réponse au-dessus de la tête pendant toute la journée : le sommet du volcan nous attendait.
Techniquement, l’ascension ne présentait pas de réelles difficultés – en 1908, Shakleton et son équipe avaient réussi en moins de trois jours –, mais, en ce qui nous concernait… bonté divine ! deux tonnes de matériel étaient supposés nous accompagner jusqu’au sommet. Pour mener à bien ce défi logistique des plus corsés, Haviker avait prévu d’utiliser deux motoneiges pour tracter des traîneaux chargés à bloc. Dès le lendemain, les deux engins, pilotés par Haviker et Young, entamèrent la première série d’aller-retour afin d’installer le camp 2 au-delà de mille mètres d’altitude. Les frères Bertuccio, responsables de toutes les implantations en altitude, furent du voyage, tirés sur des skis par les motoneiges.
Haviker pensait atteindre les bords du cratère principal en l’espace de dix jours, au
mieux ; au pis, en deux semaines. Les trois mille premiers mètres ne présentaient guère de pièges et le ballet des motoneiges alla bon train. Le 15 janvier, le camp 2, sécurisé, occupé par
cinq d’entre nous – Abgral, Blossom, Escanecrabe, Cravero et moi-même –, vit partir les quatre mêmes compères en direction du site choisi pour le camp 3, à deux mille deux cents mètres, juste
sous le glacier Fang – le glacier de la Griffe, culminant à plus de trois mille mètres, défendait l’accès au versant nord du volcan ; c’est à partir de là que les choses se
corsaient.
Durant le transfert d’une équipe en motoneige d’un camp à l’autre, nous devions sans fautes être équipés de tentes de survie, au cas où une tempête de neige viendrait à nous surprendre. Haviker nous rebattait les oreilles avec ça : « Je vous l’ai dit et je vous le répète, quitte à passer pour un emmerdeur ! Ces tentes portent bien leur nom. Coincé dans le blizzard, sans l’une d’elles à votre disposition, vous ne verrez pas demain ! » Blossom et lui nous en fîmes d’ailleurs rapidement la démonstration. Surpris par l’une de ces fameuses tempêtes, au cours d’un de leur retour du camp 3, ils durent passer la nuit du 15 au 16 janvier, sous leur abri de fortune installé à la va-vite entre les motoneiges.
Ainsi, là-bas, le froid, qui atteignait tout de même, en cette saison, des gouffres de moins vingt-neuf degrés, n’était pas le pire ennemi. Non, c’était le vent. S’il venait vraiment à souffler, les rafales balayaient et soulevaient la neige en tourbillons qui gommaient tous repères. Tout devenait monochrome, couche sur couche ; un homme à trois mètres n’était plus qu’un fantôme ; à six mètres, il n’existait déjà plus – du moins existerait-il encore à ses propres yeux dans la souffrance de son dernier quart d’heure. Alors… je le répète. En cas de blizzard : ne jamais s’éloigner du camp. En cas de blizzard : sans un abri, vous êtes un homme mort – je suis, pourtant, la preuve vivante du contraire, l’exception qui confirme la règle.
Celui du blizzard, marqué deux fois dans sa chair en paiement d’un double transport.
Je vais trop vite, dame Lokeren-Chume ? Tu ne saisis pas ? Ou, pour mieux le dire, tu commences déjà à saisir qu’il manque des clés à ton trousseau ?
Prendre le temps, monter le volcan par palier – camp 2, 3, 4 et 5 –, s’accoutumer à la raréfaction de l’oxygène. Voilà pour nous garder du mal de l’altitude. Des murets constitués de blocs de neige cernant le bas de nos tentes, voilà pour protéger nos « maisons » du souffle polaire. Autour du camp, des piquets munis de fanions rouges, voilà pour ne pas se perdre. La conscience que l’Antarctique pouvait nous engloutir d’une seule bouchée, voilà pour être on ne peut plus prudent, avisé, équipé.
Mais, pour contrecarrer les plans de l’homme à la canne, rien n’avait été prévu. Ce n’était qu’en apparence que Cravero s’était fondu dans le groupe. Nous n’avions guère le temps d’être les uns aves les autres, même si nous ne nous quittions pas d’une semelle. Il y avait tant à faire. Seul le temps des repas nous laissait quelque répit. Nous les prenions en commun dans la plus grande des tentes – le mess marquait le centre du camp ; on pouvait s’y tenir debout, on s’asseyait sur des caisses pour manger, boire du thé brûlant, être ensemble. Ça n’a pas suffi. J’entends… ces rares instants passés en compagnie de Cravero. Ça n’a pas suffi. Pour comprendre que les choses allaient déraper. Comme tout un chacun, j’avais connu mon lot de personnes antipathiques. Non content d’être venu s’ajouter à l’expédition au dernier moment, Cravero emporta haut la main la première place de mon hit-parade des gens détestables. Condescendant, égocentrique. Avec nous, sans être avec nous. Par tous les pores de sa peau, il nous le faisait sentir. En posant les yeux sur nous, il nous le disait : « Vous n’êtes rien ! Ma sphère vous écrase ! ». Mais nous n’avons rien senti, nous n’avons rien vu, avant qu’il ne soit trop tard. Qu’un excentrique richissime et odieux se fût glissé en notre sein, voilà qui ne prêtait pas trop à conséquences. Pour dire vrai, je ne me souciais guère de lui. Les journées étaient dures, longues, bien remplies, harassantes. Nous allions de l’avant. Vers le haut. En pleine accomplissement. La fatigue, le doute. Le besoin aussi de s’isoler des autres. Le temps du sommeil. Le temps de la béatitude, rétribué au centuple, la tronche brûlée par le froid. Le spectacle qui s’offrait à nous, à mesure que nous nous élevions en altitude valait bien toutes les peines et tous les efforts endurés jusque-là.
Jusque-là. Camp 4. Où tout a commencé.
Le passage du glacier Fang. 21 janvier 1976. Il y a des dates qui ne s’oublient pas. A trois mille mètres, sur le versant nord du volcan, le col du glacier de la Griffe s’étend en un immense plateau, ouvert d’est en ouest. Les vents, venant de toutes parts, peuvent y être d’une très grande violence. La glace en porte les stigmates ; les sastrugies, de profondes entailles creusées à la surface du plateau qui témoignent de la puissance des tempêtes de neige.
La rotation des motoneiges promettait d’être éprouvante. La première tournée du matin fut pour Haviker et Blossom, à la manette des gaz ; les frères Bertuccio et Young, tractés sur leurs skis. Un léger malaise planait, rapport à Escanecrabe. Du fait de sa profession, le volcan était devenu son volcan, du moins dans son esprit : l’Erebus, au volcanologue avant tout autre. Il craignait que les frères Bertuccio ne prissent la décision de pousser jusqu’au sommet si les conditions leur semblaient favorables. L’ultime étape de l’ascension consistait en un couloir de neige abrupt, verglacé, avoisinant les six cents mètres, et que surplombait la haute couronne rocheuse de la caldeira.
Haviker, dont le rôle consistait aussi à composer avec chacun, l’avait rassuré avant de quitter le camp 3. Pourtant, après le départ des motoneiges, Escanecrabe se montra d’une humeur en dents de scie. D’abord rasséréné, il se remit à grommeler, repris par sa fièvre d’orgueil mâtinée de paranoïa. Deux heures plus tard, Blossom et Young redescendirent à vide, radieux, levant les bras en signe de victoire : sur le haut-plateau, pas un pet de vent. Le bonheur. Du coup, Escanecrabe redoubla d’inquiétude et nous exhorta à ne pas perdre un instant, à charger rapidement le matériel pour rejoindre le camp 4 au plus vite. Il ne cessait de répéter : « S’il n’y a pas de vent, ils vont y aller, les salauds, je suis sûr qu’ils vont y aller ! ». Blossom dut intervenir pour le remettre dans les rails. Personne n’irait au sommet aujourd’hui ; l’installation du camp 4 passait avant toutes choses.
La traversée du plateau à ski, au cul des motoneiges, fut presque une formalité, une balade agréable en Antarctique, nonobstant les jurons d’Escanecrabe – « Maudits Italiens ! », crachait-il entre ses dents. Sur les hauteurs du plateau, nous avions une vue panoramique des plus saisissantes dont nous aurions pu lentement nous repaître ; au lieu de quoi, nous dûmes nous mettre à l’ouvrage, passant l’après-midi à tailler la glace, à la scie ou à la tronçonneuse, afin d’en dégager d’énormes parpaings que nous empilions autour des tentes jusqu’à former des murs hauts d’un mètre cinquante – remparts nécessaires à notre survie, aucune tente n’aurait résisté en cas de tempête.
En l’occurrence, comme s’il avait décidé d’approuver notre effort et d’éprouver la solidité de notre installation, le blizzard se leva en fin de soirée, d’abord « mollement », selon Blossom. Nous étions huit, cette nuit-là, répartis dans trois tentes – les frères Bertuccio, laissés en tête-à-tête ; Haviker, Escanecrabe et Cravero, d’autre part ; enfin, Blossom, Young et moi-même. Epuisé, j’étais bien décidé à dormir tout mon soûl, mais rapidement, le vent gagna en puissance, grondant, sifflant, charriant des particules de neige et de glace qui crépitaient furieusement, fouettaient, mitraillaient, les parois de notre carapace. Un vacarme à réveiller les morts – du moins, propre à m’empêcher de dormir. Une heure s’écoula. Je finis par me redresser dans mon sac de couchage, avec l’envie de porter plainte contre X pour tapage nocturne. Blossom et Young paraissaient endormis – par quelle prouesse ?
Un peu de franchise… ce n’était pas tant le bruit d’essoreuse géante qui m’empêchait de me laisser aller. J’avais peur. Peur de cette puissance à laquelle j’avais confié ma vie. D’un instant à l’autre, nous serions arrachés à la montagne. Dans le meilleur des cas, à la fin de la nuit, je serai vivant, mais sourd comme un pot. A moins que…
Un claquement, répété trois fois, en mesure. Emoussé par la tempête, mais n’étant pas de la tempête. Un son indépendant. Le bruit de… je m’arrachai à mon sac de couchage, secouai Blossom par l’épaule et commençai à enfiler ma combinaison. Blossom leva mollement la tête.
« Des coups de feu ! hurlai-je en sautant dans mes bottes.
— Qu’est-ce que vous… ? Hé, Jacques ! Où comptez-vous aller, comme ça ! Bouclez correctement votre combinaison. Je suis sérieux, ne sortez pas comme ça !
— Quelqu’un a tiré des coups de feu, vous n’avez pas entendu ?
— C’est la tempête, Jacques ! Calmez-vous, le blizzard vous aura…
— Bon sang, vous dormiez ! »
Young bougea à son tour, bousculé par mon remue-ménage, ou bien alerté par mes cris, je ne saurai le dire ; ce qui est certain : il avait la tête ahuri du type réveillé en sursaut.
« Qu’est-ce que vous faites, Jacques ? demanda-t-il.
— Bon dieu ! Je vous dis que… »
Le même claquement. Deux coups. Un son ténu, mais métallique, qui ne laissait aucun doute.
Blossom émergea en vitesse de son sac de couchage :
« Jacques a raison ! tonna-t-il en secouant Young. Attendez-nous ! », ajouta-t-il au moment où je passais la tête et le buste à l’extérieur de la tente, rejouant mentalement la disposition du camp – en cas de blizzard : etc. Trois tentes aux trois pointes d’un triangle, la tente-mess au centre ; quatre mètres entre chaque tente.
« Jacques ! »
Trop tard. Ganté, cagoulé, toutes les extrémités étanches, je fis un pas hors de la tente, aussitôt bousculé par les rafales, luttant pour rester debout, la partie découverte de mon visage fouettée par les aiguilles du blizzard. J’avais peine à ouvrir les yeux. Quatre mètres entre chaque tente ? Je ne voyais pas à un mètre. Plié en deux, je tâchai de suivre une ligne droite en direction de la tente occupée par Haviker, Abgral et Cravero. J’avais beau hurlé à pleins poumons, c’est tout juste si j’entendais le son de ma propre voix, encagoulé comme je l’étais. Je frôlai le mur de glace entourant la toile de la tente-mess. J’en profitai pour m’y appuyer, la violence du vent était telle que je ne pouvais pas faire ce que je voulais de mon propre corps. Je parvins tout de même, sans encombre, mais pratiquement à quatre pattes, jusqu’à la tente de Haviker. Le tissu de la contre-porte battait l’air en sifflant. Haviker était seul, les yeux ouverts, allongé dans un sac de couchage percé de trois trous rouges à hauteur de la poitrine. Ma première impulsion fut de me rejeter hors de la tente. Je trébuchai et tombai en arrière ; mon coude gauche heurta la glace. La douleur m’arracha un cri qui m’empêcha d’entendre le sixième coup de feu.
Le barillet était vide.
Young me rejoignit peu après. Enfin, à ce moment-là, je ne savais pas que c’était lui. Une silhouette orange, pas de doute. Les traits du visage brouillés par les électrons blancs. Il m’aida à me relever. J’étais sonné, je pointai mon gant droit vers la tente de Haviker.
« Je sais ! hurla Young en collant sa bouche contre la capuche de ma combinaison. Les frères Bertuccio aussi ! C’est Escanecrabe !
— Quoi ? Escanecrabe ? Où est Cravero ? »
Cependant, Young m’entraînait avec lui. Nous contournâmes le mur de protection de la tente-mess. La douleur irradiant mon coude gauche, je gardai le bras plié contre mon ventre, soutenu par la silhouette orange – dont je ne savais toujours pas s’il s’agissait de Blossom ou de Young ; c’était l’un ou l’autre… vu qu’il ne restait que nous trois, et Cravero…
Il avait perdu de sa superbe, de son arrogance, lorsque nous le découvrîmes dans la tente-mess, recroquevillé entre des piles de caisses, tout enveloppé dans une couverture de survie, les jambes serrées entre ses bras, se balançant d’avant en arrière, grimaçant de froid. A voir son visage, ses oreilles et son cou, brûlés par le froid, couverts d’estafilades ; son teint blafard, ses lèvres cyanosées ; à entendre ses dents s’entrechoquer à la vitesse de castagnettes ; nous comprîmes qu’il avait dû quitter sa tente sans combinaison polaire afin d’échapper à la mort.
Young s’occupa de lui. Je mis de l’eau à chauffer. Peu après, Blossom, atterré, nous rejoignit. Nous formions un drôle de quatuor, tous les quatre frappés de stupeur, dont l’un en hypothermie.
Quel mécanisme s’était mis en branle dans le cerveau de Régis Escanecrabe ? Pourquoi possédait-il un revolver ? Avait-il planifié de longue date cette tuerie ? Ou bien avait-il agi sur un coup de tête ? Trois balles pour Haviker. Pourquoi ? Pourquoi les frères Bertuccio ? A cause de cette histoire de sommet ? Difficile à croire… d’après Blossom, les deux italiens n’avaient rien vu venir, à l’instar de Haviker, morts dans leur sac de couchage – une balle chacun, une dans la gorge, une dans la tête. D’où Escanecrabe tenait-il un tel sang-froid dans l’art d’abattre froidement son prochain ? Quelle maîtrise de l’arme à feu ! Quelle détermination ! Pourquoi ? Il restait une balle. L’un de nous quatre aurait pu y passer. Escanecrabe l’avait gardé pour lui – le dernier coup de feu que je n’avais pas entendu, juste après que mon coude avait heurté la glace. Blossom et Young l’avaient trouvé entre les frères Bertuccio, le corps rejeté contre la toile de tente, le côté gauche du crâne manquant à l’appel – dans sa main gauche, l’arme de son triple crime rougie de son sang.
La tempête ne semblait pas sur le point de s’apaiser, mais pendant quelques instants, je n’y pensais plus du tout. Aucun de nous n’y pensait. Le blizzard anecdotique. Un effet spécial produit par les accessoires d’un machiniste de talent chargé de faire du bruit, de remuer la toile de la tente au-dessus de ma tête, avec de grands sifflements sinistres.
Le visage marqué, Cravero avait, néanmoins, repris des couleurs. Blossom s’absenta cinq minutes pour lui rapporter sa combinaison polaire, tandis que Young échouait à joindre le camp 3 ou le Templier. La radio rendait un long crachotement, la mitraille d’un mini-blizzard jaillissant de l’écouteur. Une seule fréquence : nous étions seuls ; quatre hommes morts brutalement occupaient deux de nos tentes. Que devions-nous faire ? Reprendre nos esprits ? J’avais laissé le mien quelque part, plus précisément dans la tente de Haviker, au moment où je l’avais vu mort.
« Escanecrabe… », dis-je.
Ç’avait été plus fort que moi. Il n’y avait rien à dire, mais je voulais parler, comme si ce seul mot – le son qu’il formait en quittant ma bouche – pouvait expliquer la sauvagerie du volcanologue.
« Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ? », ajoutai-je en me tournant vers Blossom.
L’Irlandais – roux, râblé, massif, tout en puissance, un coup de taureau sur des épaules de lutteur – échangea un regard entendu avec Young – l’Américain, blond, élancé, vif. Tous deux se connaissaient bien, tout aussi bien qu’ils connaissaient l’Arctique et l’Antarctique. Sang-froid, ténacité, expérience… Cravero et moi, on pouvait se reposer sur eux… tu parles ! Ils étaient comme moi : ils tâchaient de se remettre, de faire le point.
« Nous devons attendre », répondit Blossom, après un moment de silence.
A sa voix, je sus qu’il avait peur. Bon, j’avais peur aussi, mais, d’une certaine façon, j’aurais préféré être le seul, histoire de trouver en face de moi quelqu’un pour me rassurer.
« Attendre, attendre, attendre… », répéta Cravero.
Réchauffé, paraissant en forme, il était en train de passer sa combinaison et ses bottes.
« … rien d’autre ne vous est venu à l’esprit ?
— Et selon vous, qu’est-ce que…
— Et selon vous, qu’est-ce que… blablabla ! C’est bien ce que je dis, pas d’idées, pas d’imagination, pas de prise d’initiative. Allons, c’est le moment ou jamais de saisir sa chance, de vivre le grand frisson ! »
A le voir danser d’un pied sur l’autre, achevant d’harnacher sa combinaison polaire, je crus tout d’abord à quelque choc post-traumatique qui lui faisait perdre le bon sens.
« Allons, messieurs, un peu de courage. Je sais que l’un de vous aura les tripes. Lequel, hein ? Lequel de vous trois aura les tripes !
— Les tripes pour quoi faire ! Vous êtes devenu dingue ! », gronda Blossom.
Cravero parut blesser par cette remarque. Il serra les mâchoires, fouillant des yeux en tous sens l’intérieur de la tente comme s’il tentait d’y suivre le vol d’une mouche.
« Allons, Randolf, tâchez de vous calmer, tempéra Blossom, on va tous s’asseoir et… »
Il n’acheva sa phrase que sur un cri de douleur, quand Cravero lui asséna un violent coup du pommeau de sa canne – une sorte de pierre bleue – à hauteur de la rotule gauche. Le choc sourd contre l’os s’accompagna d’un craquement. Blossom vacilla à sénestre et s’abattit lourdement sur une caisse en plastique, contenant des ustensiles de cuisine, qui s’éventra sous son poids.
« Je déteste ne pas être pris au sérieux ! tempêta Cravero. Est-ce que je suis plus clair comme ça ? Alors ? Lequel de vous deux, messieurs ? Young ou Ubovitch ? Ubovitch ou Young ? Lequel aura les tripes pour m’arrêter, hein ? Comprenez que vous ne pouvez imaginer ce que je m’apprête à faire cette nuit ! La tragédie qui vient de nous frapper, c’était juste pour se mettre dans le bain, une petite rigolade ! Non, évidemment, vous ne pouvez pas comprendre. Vous ne savez pas qui je suis, celui que je serai : le Maître des Liens… oh ! Je vous le déconseille ! », cracha-t-il en levant sa canne au-dessus de la tête de Young qui avait esquissé le mouvement de se redresser dans l’intention de maîtriser Cravero.
Est-ce que le mal des montagnes pouvait avoir ce genre d’effets ? Une drogue quelconque avait-elle été mélangée à notre nourriture ? Une drogue qui nous aurait fait perdre la tête à tour de rôle ? D’abord Escanecrabe, puis Cravero… allez au suivant.
« Alors ? reprit-il en s’approchant de la sortie, sa canne toujours prête à s’abattre. Personne ? Vraiment ? Ce n’est pas comme ça que les choses sont supposées se dérouler ! Bon, je vais sortir le premier et vous laisser en discuter ensemble. Monsieur Blossom est hors course, mais il pourra encore vous être de bon conseil. Allez, je vous laisse à présent. L’un de vous ne me reverra jamais, quant à l’autre… celui qui aura les tripes… bonne soirée, messieurs ! »
Aucun de nous – Young, Blossom, couché en chien de fusil, tenant son genou des deux mains, ou moi-même, stupéfait par cette saynète démente – ne fit le moindre geste pour empêcher Cravero de nous quitter sur une ultime révérence. Mais, dans la seconde suivante – je ne sais pas ce qui m’a pris –, je me levai brusquement en criant : « Nous devons l’arrêter ! ». Young m’empêcha de sortir en me saisissant par l’épaule :
« Ça suffit comme ça ! J’ignore ce qui se passe, mais aucun de nous trois n’ira nulle part, maintenant !
— Nous ne pouvons pas le laisser s’en tirer à si bon compte ! Maintenant, je suis certain que…
— Voyons, Jacques ! Il ne s’en tirera pas ! Où pense-t-il pouvoir aller à votre avis ?... Nulle part ! Et je n’ai aucune envie de devoir maîtriser un fou furieux en plein blizzard.
— Je suis d’accord ! Ce cinglé m’a brisé la rotule ! Qu’il aille au diable ! », gémit Blossom en essayant de redresser le haut de son corps et de caler son dos contre une caisse.
Ces deux-là ne m’interdiraient pas de sortir. J’avais acquis la conviction que Cravero avait lui-même orchestré l’hécatombe du Cluedo-de-ce-soir – de quelle façon, en obéissant à quel mobile : je l’ignorais, cependant que l’écho de ses propres mots se répétaient dans mon esprit, entrouvrant la porte de la vérité. Quatre morts par balle, une petite rigolade ?
« D’accord, les gars, je reste ! dis-je pour apaiser Young et Blossom.
— Content de vous l’entendre dire, Jacques ! répondit Young en s’agenouillant près de Blossom pour examiner son genou. Il me faut des ciseaux pour découper la combinaison. Nous allons fabriquer une attelle. »
Je trouvai une paire de ciseaux et la tendis à Young. Tandis qu’il attaquait le tissu orange à la pointe des ciseaux, je reculai vers la sortie, les poings serrés.
« Désolé, les gars ! Je sais que je dois le faire ! »
Je ne savais rien du tout, mais je me jetai à l’extérieur. Ma raison ne s’attardait plus sur rien. Je n’étais plus qu’un corps en action, un corps en souffrance. Celui qui aurait les tripes…
D’instinct, tournant le dos à la pente, je marchai hors du camp, en direction du sommet. A mesure que je les dépassais, je remarquai, un par un, battus par les rafales, les piquets aux fanions rouges marquant le fil d’Ariane vers la vie. Etait-ce une forme de suicide ? Avais-je le sens du sacrifice ? Le goût de la justice.
La suite est moins nette.
Tout est blanc, tout est froid depuis trop longtemps. A peine cinq minutes, peut-être six, je n’ai pas de montre. Et dans cette infinie blancheur glacée, je suis seul. Rien ne me permet plus de m’orienter. A force d’être balloté, renversé, par le blizzard cinglant, à force de me relever, et de marcher droit devant, je sais que j’ai pris trop de directions différentes. Et que je suis perdu. Sans plus de forces, je tombe à genoux. Le manteau blanc s’entasse rapidement autour de moi, se colle par paquets à mes vêtements, veut m’engloutir, m’étouffer dans sa couette blanche. Non ! Il faut que je me lève, que je continue à avancer ! Je mourrai plus loin que prévu. Au sein du chaos qui me malmène et cherche à m’achever, j’entrevois une autre couleur. C’est une minuscule lueur bleue qui scintille par intermittence ; une seconde, libre de se montrer ; la suivante, invisible, consommée par le déluge. Guidé par ce phare minuscule, je recouvre l’espoir. J’avance, transi. Le vent adopte de nouvelles notes, s’engouffre, se faufile dans une cavité quelconque. Un long souffle aigu dans un coquillage géant. Des rochers se profilent et, entre d’imprécises masses sombres, se découpe la fissure béante d’un passage baignée d’une lumière bleue. Les psalmodies d’une voix démente accompagnent le blizzard. Dans un dernier élan, j’entre dans la caverne.
L’homme à la canne est à genoux. Il est seul. Le pommeau de la canne est une grosse pierre bleue, sa lumière lapis-lazuli envahit l’antre de roches et de glace, tapisse la pénombre, pulse à la manière d’un gyrophare. Le quinzième membre se lève. Ses yeux de serpent me regardent à peine et me foudroient. « Alors c’est toi ? » dit-il. Je tombe à genoux sous le poids de son regard. Il n’y a que lui et moi. Il répète : « Venez, vous onze, famille de Vore, Gardiens des choses, je suis celui qui a trouvé le Cristal de Jabor Galoup, la clé de l’Entre-Monde, sentinelles du Dalam, je vous ordonne d’apparaître ! » Nous ne sommes encore que deux… puis des formes vaporeuses nous entourent... se précisent… leurs cheveux sont couleur ébène, leurs yeux d’un bleu transparent. Un bleu lagon. Un bleu vérité. Leur regard clair parle le langage de la Terre.
Cet instant est pareil à l’éternité. Je sens qu’il peut recommencer encore et encore dans ma tête qui en contient le souvenir. Je suis à la lisière d’un monde qui s’ouvre devant moi. L’atmosphère glaciale est comme chargée de chaleur et d’électricité. J’ignore qui sont ces êtres venus de nulle part, pourtant l’endroit où ils vivent, le lieu où ils demeurent, n’est pas si lointain. Je sais qu’ils étaient déjà là avant d’apparaître, à la fois en profondeur et à la surface des choses.
Je ne peux en voir en plus. Mon corps est une congère, un inlandsis, un iceberg. Le troisième pôle. Je suis tout entier à l’ère glacière. Ma chair est würmienne. L’Antarctique est en moi, je suis en lui.
Je m’enlise, je dérive dans la douleur. Mes yeux se ferment.
Je suis celui du blizzard, marqué deux fois dans sa chair, en paiement d’un double transport.
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