Samedi 13 mars 2010 6 13 /03 /Mars /2010 15:59

« Si je l’ai, j’emménage dans la chambre de bonne de mon oncle Jean-Baptiste !

Tu vas l’avoir, Salomé, et haut-la-main encore !

— On va l’avoir tous les deux et enfin…

— Voler de nos propres ailes ! »

A l’ombre des marronniers, ils marchaient bras dessus bras dessous, d’un pas tranquille, le long de la promenade surplombant les gradins du stade, et les abords de la cour du lycée où quelque trois cents élèves de terminale et leurs proches s’étaient retrouvés dans l’attente fébrile des résultats du bac 1990.

 Salomé, cheveux roux nattés, yeux verts, robe et bustier blanc, sandales de cuir façon spartiate, longue tunique de lin crème. Belle, assurée, convoitée, parfois consentante, filière lettres, visant la fac de psychologie. Ses livres de chevet : Freud, Lacan, Winnicott, Montessori. La faute à son père qui les avait quittées, sa mère et elle – ses trois bougies à peine soufflées –, et qui, à ce jour, vivait au Canada avec sa seconde épouse et leurs trois enfants ; une autre famille, deux frères et une sœur que Salomé connaissait à peine. La faute à sa mère qui l’avait élevée seule, nonobstant les nombreux amants qui passèrent par là, parfois le temps d’une nuit, parfois le temps d’une semaine ou d’un trimestre, le temps d’une valise posée, le temps d’un père de substitution auquel la fillette s’attachait ou pas. Elle en avait vu défiler, des beaux et des moches, des séducteurs célibataires ajoutant une couche à leur liste, des hommes mariés, volage ou en rupture de bans, entre deux amours, des Jean-couche-toi-là, ou George, Paul, Barnabé ; des hommes passant en coup de vent, juste le temps d’un petit coup dans la chambre du fond ; des hommes tout juste réveillés, en tenue d’Adam, apparaissant soudain au seuil de la cuisine, à la recherche d’un bol de café matinal. Salomé en connaissait un rayon sur les différents modèles de slip et de caleçon. Elle en savait long aussi sur la nature humaine. Avec le temps, elle avait appris à observer, à se questionner, elle avait engagé le grand ménage dans sa tête, pour réparer tant bien que mal le fourbi affectif dans lequel elle avait grandi.  

Dans cette enfance à comprendre, cette enfance labyrinthe des choses oubliées, Rospo et elle s’étaient trouvés, et ne s’étaient plus lâchés d’une semelle. Ils étaient ensemble, depuis aussi loin que leurs premiers souvenirs, presque depuis toujours. Comme on ne sait plus nos quatre ans. Maternelle moyenne section.

Sur un des bancs, sous les marronniers, ils retrouvèrent Denise, verte de trouille, Fabien, à la fois égaré et blasé, qui  savait qu’il ne l’aurait pas, et Ingrid, électrique, ne tenant pas en place.

Dans la cour, en contrebas, il se fit une clameur et les trois cents lycéens se ruèrent vers les portes vitrées du bâtiment principal tandis que cinq ou six professeurs y scotchaient la liste des lauréats. Les premiers cris de joie fusèrent. Des mains levées bien au-dessus de la vague des têtes et des bustes, des éclats de rire, des youpi ! dans la marée des lauréats s’entre-embrassant… et des silhouettes têtes basses qui reviendraient l’année prochaine.

« Allez, Denise ! s’exclama Salomé, pétillante, tout en joie de vivre hautement contagieuse. Lève-toi de ce banc et allons voir les résultats, je suis sûre que tu l’auras les doigts dans le nez ! »

Ingrid avait déjà disparu.

« Je vous attends là, proposa Fabien.

Moi aussi », dit Rospo qui s’assit sur le banc près de son ami.

Salomé lui fit un clin d’œil et entraîna Sophie dans son sillage.

« Alors, tu ne vas pas voir ? » demanda Fabien.

Rospo haussa les épaules.

« Je sais que je l’ai, et même si je me trompe, ça ne change absolument rien ! 

— Ouais… »

Fabien opina du chef tout en regardant dans le vague.

« … ça laisse rêveur !

— Qu’est-ce qui laisse rêveur ?

— Toi, Rospo ! Ta vie ! Comment tu es à ta place ! Déjà… alors, tu ne dis rien… est-ce que tu l’as fait ?

— Bien sûr que je l’ai fait. J’ai signé hier matin. Les enregistrements commenceront à la fin du mois !

— Alors, ça y est, c’est parti ! Tu seras bientôt dans les bacs ! En tout cas, tu as toujours eu raison d’attendre d’avoir dix-huit ans… je veux dire, rapport à tes parents… enfin, tu sais ce que je pense d’eux…

Sûr, on pense la même chose, et c’est pour ça que j’ai attendu. Et toi, qu’est-ce que tu envisages ?

— Je vais m’y recoller pour un an, mon vieux ! Après ça, je ne sais pas trop, peut-être un IUT, devenir bibliothécaire ou libraire. Mon père est furax, tu vois le genre. « Mais qu’est-ce que tu vas faire si t’es pas cadre ! », il voudrait que je fasse une école de commerce

— Hé, Fabien, tu sais quoi, continue à écrire, c’est ce que tu es, mets-y tes tripes, mon vieux.

— Ouais, écrire, mais…

— Ne dis jamais mais, mon vieux ! »

Ils rirent cependant Rospo avait perçu le trémolo dans la voix de Fabien. Un bruit de gorge de larmes gardées.

« Alors, tu vas chercher un appart’ ?

Oui, dit le pianiste de dix-huit ans et dix jours. J’ai visité un truc sympa, du côté de la porte de Champerret. A deux pas du boulevard Gouvion Saint-Cyr, impasse des Deux Cousins. Rien que l’adresse… ça me plaît beaucoup, je crois que je vais le prendre…

— Ta mère est au courant ?

— Oui, je lui ai dit ce matin, mais elle le savait déjà. Ça fait déjà quelques semaines que j’ai commencé à faire mes cartons. De toute façon, on ne se parle jamais, ça fait presque deux ans en fait, depuis le coup du bulletin… nos rapports ont changé, non, ils sont devenus inexistants. Lui, il est de moins en moins présent. Ils ont cette énorme villa en construction dans les alpes australiennes, au beau milieu de nulle part, près d’une petite ville appelée Shepparton.

— Ils vont vraiment aller vivre là-bas ?

— Ouais, je crois qu’ils vont le faire. Dans quinze mois au plus, les travaux seront finis. Tu sais, c’est leur Xanadu à eux. Ils ont besoin de posséder. Combien de temps y vivront-ils ? Mystère. Y vivront-ils jamais ? Avec eux… je ne sais pas ce qui leur passe par la tête de toute façon. La maison de campagne à Rabalot… tu sais quoi, ils n’y mettent plus les pieds depuis des années, mais ils continuent à payer quelqu’un pour s’occuper du jardin et venir aérer de temps en temps.

— Mince, quel gâchis ! Cette maison à Rabalot, c’est l’endroit rêvé pour… »

Fabien éternua.

Venue de nulle part, Ingrid surgit devant eux, mettant fin à une discussion qui aurait des lendemains.

« Alors, vous voulez savoir ? fanfaronna-t-elle.

— C’est pas pour ça qu’on est là ? ironisa Fabien.

— Je l’ai eu !

— Super…

— Félicitations, ajouta Rospo.

— Et nous ?

— Oh… désolée, je n’ai pensé à regarder…

— Pour ce que ça change, de toute façon ! jeta Fabien. En attendant, je vais me griller un clope. »

Le temps d’une cigarette transformée en mégot, Salomé et Denise furent de retour.

« La catastrophe ! gémit Denise. J’ai deux matières à rattraper à l’oral ! Histoire et sciences physiques ! J’ai dû salement me planter en physique, vu le coeff ! Bonjour la catastrophe !

— Mauvaise nouvelle, Fabien ! dit Salomé.

Oh, je m’en doutais… »

« Tu vas devoir trouver quelque chose à faire l’année prochaine.

— Pourquoi ça ?

— Tu l’as eu…

     C’est pas… possible, il y a eu une erreur. »

« Non, à mon avis, tu as cartonné en philo et en histoire, et avec tes points d’avance en français… les doigts dans le nez !

— J’en reviens pas. Et toi ? Et Rospo ?

— Mention bien tous les deux !

— La vache… j’en reviens toujours pas. Ça veut dire que…

— Ça veut dire qu’on l’a fait, mon vieux, chanta Rospo.

— Sauf Denise qui va nous rattraper tout ça…, ajoute Salomé en se tournant en tout sens pour la trouver.

— Est-ce que ça va ? demande Rospo. Tu es bizarre.

— Mais !? Où est Denise ?

— Quelle Denise ?

— Comment quelle Denise ? Je n’en connais qu’une… elle était… »

Salomé commence à pleurer et Rospo se lève pour la prendre dans ses bras. Il lui répète : « Il n’y a jamais eu de Denise, Salomé ! ». Sa propre voix lui paraît étrange. Sur le boulevard ceinturant la promenade, passent trois chevaux noirs tirant une calèche rouge ; un nain à tête de singe, juché sur la cabine…

« … résultat de ce tiercé dans l’ordre : le trois, le quatorze, le sept… le trois, le quatorze, le sept… et maintenant, retrouvons Christelle Talin pour la météo de ce vendredi 8 juillet 1994…»

Le bras gauche de Rospo émergea de sous la couette et donna une tape sèche sur le réveille-matin au moment où Christelle Talin évoquait un « grand beau temps sur toute la partie… ». Assis au bord du lit, il essaya de trier ses pensées, non, pas ses pensées, il tenta plutôt, et vainement, d’éclaircir le peu qui lui restait de son rêve, mais le rêve s’effaçait à mesure qu’il voulait l’étudier.  

Le bac, Fabien ne l’avait pas eu ce jour-là, quatre ans plus tôt. Denise n’avait pas disparu et aucun nain à tête de singe ne s’était montré sur le boulevard, tenant les rênes de trois chevaux noirs. Mais il y avait peut-être un enseignement à  tirer de ce rêve. Un peu plus tard, douché, habillé, devant son bol de café noir, beurrant une tartine de pain grillé avant de la napper de miel, il se dit que le rêve voulait qu’il fît le point sur les quatre années écoulées. Entre l’obtention de son bac en 1990 et son retour de Rouen, la veille au soir, à bord d’un dernier train : quatre ans qui ne tenaient plus qu’en un souffle.

La critique avait favorablement accueilli son premier album, La Bête noire à queue, dans les bacs fin 1990, mais les ventes n’avaient pris une vraie importance que six mois plus tard – à l’époque où Fabien décrocha le bac à son tour – à la sortie des Inventions pour violoncelle et piano, l’enregistrement d’une session improvisée entre le pianiste de vingt ans et John Winter, le célèbre violoncelliste écossais, de trente ans son aîné. Tous ceux qui connaissaient ce dernier venaient de découvrir Rospo Pallenberg et là… les chiffres de vente de La Bête noire à queue avaient eu tôt fait de décoller.

Invité aux festivals de Besançon, de la Roque d’Anthéron, et de Bergen, en Norvège, on commença sérieusement à parler de Rospo, dans des propos qui n’étaient pas toujours élogieux. Le jeune prodige sortait de nulle part – il n’avait jamais mis les pieds au Conservatoire, pas même dans une quelconque école de musique, n’avait jamais participé au moindre concours, ni n’en avait l’intention ; tout ça dérangeait du monde dans le métier.

Mais Rospo, indifférent à la voix des sycophantes, était monté dans de premiers trains : Bruxelles, le Palais des Beaux Arts ; Barcelone et son New Bilbao Auditorium ; le Victoria Hall de Genève. Un premier métro : Salle Pleyel. De premiers avions. Naples, Dubrovnik, Odessa, Moscou. Des chambres d’hôtels. Des musiciens, des réceptions. Quatre jours à New York dont une nuit dans le lit d’une violoniste hongroise, Petra Malmek. Des salles combles l’applaudissant. Rospo dans un tourbillon. Ses retours incognito à Paris, rejoignant son trois pièces, impasse des Deux Cousins, déjeunant ou passant une soirée avec Salomé qui brillait en fac de psycho, ou Fabien qui avait planté son IUT et intégré une école de commerce, ou bien encore, trouvant, un matin, une carte postale laconique de sa mère posté à Shepparton, en Australie, et délivré au bureau de poste de la porte de Champerret.

Un jour de l’été 1993 – soit un an plus tôt –, passant le seuil de son appartement la valise à la main, il s’était vu comme il avait vu son père, pressé, inquiet d’être à temps pour son vol à destination de Varsovie. Inquiet par réflexe. Par atavisme ? Pourquoi devait-il prendre cet avion ? Est-ce que c’était une vie de ne jamais être chez soi, de n’avoir pas de chez soi ? Ce trois pièces, impasse des Deux Cousins, Paris même, n’était pas fait pour lui. La vie qu’il menait n’était pas faite pour lui. Il était tout de même parti pour Varsovie, y avait brièvement revu Petra Malmek, mariée de fraîche date à un prestigieux chef d’orchestre et qui avait fait mine de ne pas le reconnaître. Sur le coup, il s’était senti comme trahi par cette femme qui ne lui était rien d’autre que la femme d’une seule nuit ; elle lui avait même paru quelconque, ce qui avait eu pour effet d’accentuer ce sentiment de perte, comme si cette Petra Malmek-ci n’était pas celle qu’il avait bibliquement connue, cinq mois auparavant, au cours d’une nuit new-yorkaise débridée. Oui, ç’avait été une impression durable, celle d’avoir été mystifié. Une impression qui l’avait suivi jusqu’à Paris, avec ses bagages. Le sentiment d’avoir été brusquement privé d’une part de lui-même ; qui était-il si Petra Malmek n’était pas celle qu’il avait cru ?

    L’enregistrement de Sol-étude avait débuté au début de l’automne suivant. Rospo l’avait envisagé à la manière d’une catharsis. Pour se libérer enfin du souvenir de la violoniste – qui lui était devenue quelque chose, finalement, occupant dans sa vie la place qu’occupent les fantômes collés à nos basques –, il avait livré dans la musique les sentiments dérangeants que leur seconde rencontre avait générés. Et ç’avait fonctionné. Sol-étude dans la boîte, il avait cessé de penser à Petra Malmek.

    La jeune femme n’avait été que le symptôme d’un malaise plus profond, mais Rospo avait fait comme si…

     Sol-étude avait pris tout le monde à contre-pied. Beaucoup s’était préparé à une seconde Bête noire à queue, débridée, lyrique, inspirée et chaleureuse, mais qui n’aurait été qu’une pâle copie de la première – « La Bête remet le couvert et se mord la queue », aurait pu titrer quelque critique incendiaire. En fait, si Sol-étude se vendit moins bien, ç’avait été pour d’autres raisons. Sombre, chirurgical, millimétré, et, selon certains, « absolument inaudible ! ». C’était le genre de musique qu’on adore ou qu’on déteste. Pas de juste milieu.

      « L’intention de placer votre auditeur en état de choc : est-ce que ç’a été un choix délibéré de votre part ? lui avait demandé un journaliste au cours d’un entretien, en mars dernier.

        — Je ne compose pas en pensant à l’effet qu’aura ma musique sur tel ou tel.

      — Je suis de ceux qui ont adoré votre premier album, mais pour être franc celui-ci me laisse froid, on a l’impression que vous avez cherché à le rendre inaccessible, en vidant la musique de sa substance. Trop peu de notes à mon goût, et, selon moi, vous aviez cette intention, je le répète, de plonger l’auditeur dans une certaine ambiance.

      — Je pense être mieux placé que vous pour juger de ce que sont mes intentions. Je ne pensais vous plaire avec La Bête ou vous déplaire avec Sol-étude. J’ai fait ce que je sentais au moment où je le sentais. Point à la ligne. 

      — Alors, j’en conclus que vous vous sentiez mal ?

      — Peut-être… ça ne vous arrive jamais ?

      — Je n’en fais pas étalage !

      …

      — Qu’est-ce que c’est… cette interview ?

       — Je pense que c’est criminel de faire ce genre de choses ! dit le journaliste, non, le nain à tête de singe qui se tient devant lui près d’un téléphone noir de la taille d’une vache. Vous n’avez pas idée de ce que vous faites ! »

     La sonnerie du téléphone envahit l’espace réduit. Le nain grimace et menace Rospo de son index. Le téléphone...

     … l’avait réveillé en sursaut, quatre jours plus tôt. Le coup de fil de Sylvain Pratt.   

     Sylvain Pratt ? Sur le moment, Rospo avait laissé passer un silence, incapable de remettre un visage sur ce nom.

     « Je suis bien chez Rospo Pallenberg ?

      — Oui, c’est moi, vous dites… Sylvain Pratt ?

      — Je suis l’époux de Florence. »

      Mademoiselle Duchemin. Il y avait près de six ans que Rospo ne l’avait pas vue.

      « C’est elle qui m’a demandé de vous appeler…

      — Oh, je suis désolé de n’avoir pas compris. Monsieur et madame Pratt… je me souviens de votre faire-part. Je n’avais pas pu venir malheureusement. C’était en 1988.

      — 1989…

      — C’est ça, je… navré de ne pas avoir donné de nouvelles. Le temps passe tellement vite…

     — Ce n’est pas grave. Nous avons eu de vos nouvelles par d’autres canaux. Florence était enchantée pour vous. Formidable votre Bête noire à queue ! J’aime moins le deuxième, mais Florence l’a eu dans la peau à la première écoute… je… excusez-moi, je suis très ému… Florence m’a demandé de vous appeler et puis, j’ai tellement tardé… avec tout ça… je…

            Je ne comprends pas, Sylvain, est-ce que tout va bien ?

      — Florence nous a quittés début mai…

      — Mon Dieu, je suis…

      — … tout s’est passé très vite, en cinq mois à peine, un cancer du sein, tardivement diagnostiqué… ça s’est généralisé… je n’appelle pas pour… Florence n’a pas voulu vous appeler elle-même… elle savait que vous auriez sauté dans le premier train pour venir, elle n’a pas voulu que vous la voyiez dans cet état… c’était…

      — Je comprends… je me sens tellement navré et triste… je pensais très souvent à elle, non… toujours…

            Oh, elle le savait bien.

           — Elle a fait pour moi une chose qui…

           — Je sais, Rospo.

           — C’est comme si elle m’avait mis au monde. Je voudrais… où êtes-vous ?

           — Rouen… nous, nos deux filles et moi vivons à Rouen.

      — Deux filles, c’est merveilleux… enfin…

           — Oui, Paulette et Jeanne, cinq et deux ans. La petite a les yeux de Florence…

           — Ecoutez, Sylvain, je vais trouver un train pour venir vous voir…

           — Oh, je ne voudrais pas vous… Florence a laissé une lettre pour vous, c’est aussi la raison de mon appel…

           — Justement, cette lettre… le moins que je puisse faire c’est de venir la chercher en mains propres. Je vais trouver une chambre d’hôtel, je vous rappelle d’ici deux ou trois jours…

           — D’accord, merci de…

           — Ne le dites pas, Sylvain. »

           A Rouen, trois jours plus tôt, Rospo s’était rendu seul sur la tombe de madame Florence Pratt. La fin d’un cycle. Il y avait pleuré longtemps, son bouquet de fleurs à la main. Quelque chose veut, doit sortir, qui n’a jamais été exprimé, c’est le moment ou jamais, mon vieux. Il avait pleuré encore, la nuit suivante, seul dans sa chambre d’hôtel. Au matin, comme guéri, solide sur ses pieds, dans cette autre vie qui débutait, il avait joint le veuf. Sylvain l’avait invité à déjeuner. Des souvenirs échangés à propos de Florence. Deux enfants adorables. Paulette, la plus grande priant Rospo – « Dis-moi… tu veux bien jouer ? –, en désignant le même bon vieux piano droit de Florence. La fin d’un cycle. Rospo avait joué un ragtime de Scott Joplin, la main de la musique à travers le temps. Au moment du café, Sylvain lui avait donné « la lettre que Florence a laissé pour vous ».

         La lettre que Rospo ne s’était toujours pas décidé à ouvrir. La lettre qu’il était même déterminé à n’ouvrir qu’en tout dernier ressort. Peut-être, un jour, sa vie ne tiendrait plus qu’à un fil ; ce serait le bon moment pour décacheter l’enveloppe, lourde dans sa main, épaisse de cinq à six feuillets ; quand il aurait vraiment soif de se sentir aimé, oui, il l’ouvrirait.

         La veille, à son retour de Rouen, il l’avait mise bien en évidence, au bout de la table de la cuisine, le dos calé contre un des nombreux pots de cactus qui avaient pris possession des lieux. Celui-ci était un opuntia monstruosa , et le centre de l’enveloppe toute blanche disait : « Rospo », d’une belle écriture déliée, tracée à l’encre noire.

         Achevant sa sixième tartine grillée, beurre et miel, il jeta un large coup d’œil à la cuisine et dit à ses cactus :

         « Ça vous dirait de déménager ? On étouffe ici ! Aller vivre au grand air ! »

         Silence épineux. Les cactus avaient l’air d’accord.

         « L’endroit s’appelle Rabalot. Je ne vous y ai jamais emmenés… il y tellement longtemps moi-même que je n’y ai pas mis les pieds. Je crois que nous aurons du pain sur la planche. Et de la lumière, de l’espace, des arbres, des odeurs, de l’oxygène. Comme Candide, nous cultiverons notre jardin, nous… »

         Trois coups de sonnettes à la porte.

         Il trouva un homme sur le seuil. Un homme entre deux âges, l’air blasé, qui, d’un mouvement sec, extirpa sa carte de police de la poche de son imper.

         « La police ? Y a-t-il un problème ?

         — Je suis l’inspecteur Bertrand. Navré de vous déranger, mais nous sommes à la recherche de témoins.

         — Témoin de quoi ?

         — Hier soir, un homme a été tué, près d’ici, juste sur le boulevard. On estime que ça s’est passé entre onze et minuit. Est-ce que vous avez vu ou entendu quoi que ce soit qui pourrait…

         — Non, je suis rentré moi-même vers cette heure-là, mais…

         Le visage de l’inspecteur changea brusquement d’expression.

         « Vers quelle heure plus précisément ?

         — Je n’ai rien vu qui sorte de l’ordinaire, vous dites qu’un homme a été tué…

         — A quelle heure ? »

         L’œil du flic brillait. 

         « Oh, je n’ai pas de montre, désolé… je déteste savoir l’heure exacte… mais, je peux vous dire qu’il était 22h52 quand mon train est arrivé, gare Saint-Lazare. J’ai pris le métro pour rentrer, compter une demi-heure, quelque chose comme ça… 

— Mince, ça pourrait coller ! La victime a été abattu non loin de la bouche de métro, de l’autre côté du boulevard. C’était un homme grand, blond, vêtu d’une veste et d’un polo bleu foncé, des baskets Nike au pied…

       — Ça ne me dit rien, désolé. Dans le métro, je ne prête guère attention aux gens, j’étais en train de lire et… mais, ça veut dire que… il se serait trouvé dans la même rame que moi… oh, vous savez ce que c’est, on rentre chez soi, on se dit : « c’est là que je descends »… abattu vous dites ?

       — Oui, essayez de vous souvenir si d’autres personnes sont descendues en même temps que vous.

       — Je crois que c’est possible, oui, je ne sais pas, je marche toujours d’un bon pas, je suis certain que j’étais seul à sortir sur le boulevard, j’ai traversé et je suis rentré tout droit ici.

        Vous vivez seul ?

       — Oui, avec mon piano et mes cactus.

       — Bien…

       — Je regrette de ne pas pouvoir vous aider…

       — Ç'aurait pu, mais si quelque chose vous revient, surtout n’hésitez pas et appelez à ce numéro.

       — J’imagine que vous ne devez pas souvent trouver des témoins et si j’avais été plus vigilent, peut-être…

       — Hé, ce n’est pas votre faute si cet homme est mort.

       — Je sais… est-ce que vous voulez entrer une minute ou deux, boire un café…

       — Eh bien… ce n’est pas…

       — Allons, inspecteur, juste le temps d’une petite pause, boire un café, vous faites un métier terrible, je ne pourrai pas… allons, entrez, je vais vous présenter mes cactus ! »

 

       « J’en reviens pas ! dit Fabien Dussart en regardant le café dans la dernière tasse disponible avant le déménagement imminent.

        Ouais, mon vieux, un inspecteur de la police criminelle a bu dans cette même tasse. L’inspecteur Bertrand pour être précis.

       — Tu te rends, compte ! »

       Fabien avala son café d’un trait et posa la tasse dans l’évier, puis :

     « Ça t’est venu comme ça, l’idée de lui proposer un café.

     — J’ai eu pitié de lui, je crois. Et il est reparti avec le sourire.

     — Il l’a sûrement pas gardé longtemps, c’est vrai que c’est un sacré métier. D’un certain point de vue, il a passé sa matinée à colporter la nouvelle qu’on avait abattu un homme sur le boulevard. Ça me donne une idée de nouvelle, tiens !

     — Un truc qui sera sûrement tordu et réussi comme l’histoire de cette vieille femme que tu m’as envoyé il y a quelques mois. Ça m’a foutu la trouille, ton truc !

      Ouais ? C’est vrai, ça t’a plu ?

— Mmh, plutôt efficace ! Et pour Rustine t’en es où ?

Ç’avance, je pense que j’aurais achevé de retoucher les premiers jets dans quelques semaines… bon, on s’y met, Rospo ! C’est pas le tout, mais y’a du boulot qui nous attend !

— C’est vrai, les autres vont arriver au compte-goutte, mais on peut commencer à descendre les cartons ! »

     Ils quittèrent tous deux la cuisine, passèrent de pièce en pièce pour se faire une idée du volume qu’occuperaient les cartons et les meubles dans le camion de Pierrot.

     « On passera pas tout en un voyage !

     — Tu crois ? Tu sais, Rospo, avec les voitures on va y arriver. Est-ce que Denise n’avait pas parlé de la remorque de son oncle ?

     — Je crois que c’est de l’histoire ancienne.

     — Et le piano ?

 Il ne partira qu’après-demain. On laisse faire les pros.

 Ça me va parfaitement, sur ce coup-là ! Et à Rabalot, tu le mettras où ?

 Dans le salon d’été…

 … avec les baies vitrées… »

    Donnant sur la campagne.

    « J’ai toujours dit que Rabalot c’était l’endroit rêvé pour…

    Vivre. »

Par Fabrice Décamps
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Commentaires

salut ! ton histoire est pas mal ! j'ai pas tout lu encore ! je t'invite à t'inscrire sur ma communauté " manuscrits des futurs auteurs " et à participer au concours pour te faire connaître
Commentaire n°1 posté par JUMPER le 20/04/2010 à 18h03
Ca me plait bien votre écriture. Si cela vous intéresse : une encyclopédie participative des personnages de fiction

http://fr.witopia.wikia.com/
Commentaire n°2 posté par edouard . K.Dive le 19/11/2010 à 23h16

Merci pour le commentaire. Il y a environ un an, j'avais découvert la constellation Kaosopolis et beaucoup apprécié ce que fait chacun d'entre vous. Apprécié aussi le ton et l'écriture inventive, l'ambiance roman noir de "Ma vie à N.D.Lay". Merci pour le lien vers witopia. Vous êtes Français ou Québéquois ?

Réponse de Fabrice Décamps le 20/11/2010 à 09h54
Français.
Kaosopolis est un peu en stand by pour le moment. Les québèquois m'ont laissé la clé et sont partis visiter d'autres horizons. Du coup, j'entretiens un peu N.D.LAy, je fais le ménage. Je fais un peu de tapisserie aussi en attendant leur retour :-)
Commentaire n°3 posté par Edouard.k.Dive le 20/11/2010 à 11h44

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  • Auteur, 36 ans, lecteur-correcteur indépendant, pas encore chauve, guitariste classique, ukuléliste et lecteur jamais rassasié.
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