Samedi 13 mars 2010 6 13 /03 /Mars /2010 15:26

UN

 

Paris

1978-1994

 

 

[…]

Perçoit-on encore le terrible fracas,

Le frottement des astres nés d’une noisette,

La voix des galaxies qui chantent a capella,

Le souffle rugissant qui remue les planètes.

[…]

Contes du Tholbeï, le Pacte des Gardiens




   
     

     — Ne dis pas de bêtise, Rospo ! trancha sa mère. Tu n’as même pas six ans, tu ne pourras jamais te marier avec Florence !

Tu sais, quoi, Rospo ? Quand tu seras grand, je serai sans doute trop vieille pour toi et c’est toi qui ne voudras plus de moi ! répondit la jeune femme brune en riant.

     — Oh !... mais tu pourras me jouer du piano…

— Tu as aimé ce morceau ?

— Je me sens tout drôle…

— Le pouvoir de la musique ! C’était Chopin ! Valse opus 69

— Chopin ! répéta Rospo, regardant rêveusement les touches du piano, puis les mains blanches de mademoiselle Duchemin, puis ses petites mains, à plat sur ses cuisses, sur le tissu orange de sa salopette. Chopin ! J’en veux encore !  s’il te plaît !

— Allons, Rospo, ça suffit, maintenant ! interrompit sa mère en se levant. Il est temps de partir ! Excusez-le, Florence, il est vraiment incorrigible !

— Pas du tout, madame Pallenberg, ça m’a fait plaisir de…

Appelez-moi, Félicia, d’accord ?... alors, c’est convenu comme ça, pour mercredi ?

— Oui, je serai là toute la journée !

— Parfait, je déposerai Rospo à neuf heures. Merci de me tirer cette épine du pied. Je ne voyais aucune solution et… j’ai pensé à vous !

— Eh bien, entre voisines, c’est naturel !

— Allons, viens-là, Rospo, ne touche pas au… »

Piano qui rendit trois notes – fondamentale, tierce majeure et quinte : do, mi, sol –, jouées par l’enfant, du bout de son petit index intuitif.

 

Oubliée sa demande en mariage : Rospo Pallenberg épouserait la musique.

Le mercredi suivant, dès que sa mère fut partie, il prit la main de la belle institutrice et l’entraîna dans le salon. Contre le mur du fond, face à la fenêtre, le piano droit de mademoiselle Duchemin. La lumière du matin s’enflammait sur la patine du bois verni. Le piano étincelant, immobile, encore silencieux. Le large sourire du clavier blanc et noir. La possibilité d’atteindre à l’émerveillement. Meuble magique livrant un passage vers l’absolu.

« Cette nuit, j’ai rêvé des notes, dit Rospo

Ah, oui ? »

Gardant la bouche fermée, l’enfant se mit à fredonner l’ouverture du morceau de Chopin qu’il avait entendu trois jours plus tôt.

« J’y pense tout le temps !

— Ça te fait du bien d’entendre la musique à l’intérieur de toi…

— Oui, je veux faire comme toi… apprends-moi à jouer du piano… 

Je veux bien te montrer, mais tu dois savoir qu’il faut du temps pour…

Oh, je sais, je suis petit encore, mais quand je serai grand, je serai pianiste ! »

 

« Eh bien, Florence, vous êtes certaine que ça ne vous dérange pas ?

Aucun problème, sinon je ne vous l’aurais pas proposé…

Evidemment, je vous paierai ce qu’il faut…

— Non, surtout pas, ce sera un vrai plaisir, je vous assure. Je crois que nous avons là une vraie graine de musicien, n’est-ce-pas, Rospo ?

— Oh, oui ! Dis, maman, laisse-moi te montrer ce que j’ai appris !

Toutes les bonnes choses ont une fin, Rospo ! Il est tard, tu t’es bien amusé toute la journée, pendant que je travaillais…

— S’il te plaît ! trépigna Rospo.

 — Oh ! Monsieur boule de nerf, pas de comédie, hein ? Si tu es méchant, mademoiselle Duchemin pourrait changer d’avis pour mercredi prochain !

 — Non ! Florence ! supplia-t-il, les yeux embués de larmes.

     Ne t’inquiète pas, Rospo, j’aurais toujours grand plaisir à t’accueillir ! déclara la pianiste, le cœur serré.

 — Cesse de pleurer, à présent, tu vois bien que Florence est magnanime, elle ne t’en veut pas ! Allons-y, maintenant ! Ce soir, ton père rentre de voyage ! Est-ce que je vais devoir lui dire que tu n’as pas été sage ? » 

Le visage de Rospo passa de la lumière à l’ombre. Les épaules voûtées, il garda profil bas tandis que sa mère l’entraînait hors du salon en le tenant par l’épaule.

Après leur départ, Florence s’installa au piano. Elle y avait passé des heures, ce même jour, en compagnie d’un enfant qui lui semblait quelqu’un de fabuleux. Son absence laissait un grand vide dans le petit salon. Un vide rendu plus insondable encore par l’attitude cinglante de madame Pallenberg envers son propre enfant – revêche, détestable, manipulatrice. Un vide dont Florence savait qu’il pesait sur Rospo, au même instant. Je serai à sa hauteur, pour lui permettre de grandir.

Le jour baissait. Elle commença à jouer les premiers accords entraînants, syncopés, d’un ragtime de Scott Joplin. La main de la musique tendue à travers le plafond vers le quatrième et cinquième étages occupés par le duplex de Pierre et Félicia Pallenberg. Ragtime pour Rospo. Elle joua longtemps. Jusqu’à la nuit tombée. Je suis avec toi, voulait-elle faire dire au piano.

Elle n’avait emménagé dans l’immeuble que deux ans plus tôt ; elle savait peu de choses des parents Pallenberg. Lui – elle ne l’avait vu que trois fois, très rapidement –, la quarantaine, grand, robuste et pressé, riche mégalomane tenant lieu de père-en-coup-de-vent, homme entre deux avions, costume sur mesure, brassant des millions, les tempes grisonnantes à la Stewart Granger. Elle, fausse blonde tout en Dior, maquillage et posture, dominatrice, arriviste, une junkie du luxe, un cœur qui ne s’emballait qu’à dix-huit carats, responsable et propriétaire d’un réseau de trois agences matrimoniales affublées d’un nom ridicule – « En quête de félicité », ou quelque chose dans ce goût-là. Quant à Rospo, Florence savait ce qu’elle en avait vu aujourd’hui. Un enfant intelligent, curieux et d’une extrême sensibilité – « C’est beau ! Joue-moi encore ce passage, ça me donne la chair de poule ! » Un enfant livré à l’étau affectif d’une femme qui avait si peu l’air d’une mère aimante.

Ce piano droit. Dans la pénombre du salon. Un soir du printemps 1978. Le radeau de l’enfant dans l’océan de sa détresse. La clé pour sortir.

 

Printemps, été, automne 1978. Le temps d’une grossesse. Fécondation in vivo entre un enfant et la musique. Gestation au long de quarante mercredis. Comment vont les choses…

« Comprenez-moi bien, Félicia. Rospo sera toujours le bienvenu. Tu le sais, Rospo, nous en avons déjà parlé. Pour être franche avec vous, je ne serai pas très longtemps à la hauteur…

A la hauteur !? questionna la bouche pincée de madame Pallenberg, un kilomètre au-dessus de Paris. Alors, c’est ça, avouez-le, il vous donne du fil à retordre ! On ne pourra pas dire que je ne vous avais pas prévenue !

— Vous vous méprenez, Rospo et moi, on s’entend à merveille ! C’est à propos du piano… de la musique…

— Eh bien quoi le piano ?… la musique ! »

On aurait cru l’entendre évoquer un rat crevé sur le bord de la route.

Quelle femme horrible.

« Rospo est d’une extrême sensibilité…

— Oh, oui, ça, vraiment, il est même en porcelaine !

Sensibilité ne veut pas dire fragilité !

  Oui, bon ! Où voulez-vous en venir, au juste ? »

Garde ton calme, surtout, garde ton calme. Ne lui dis pas tout le mal que tu penses d’elle, rien de bon ne pourra en sortir. Pense à Rospo, pense à son avenir.

« J’y venais, justement, reprit Florence d’une voix égale. Rospo absorbe la musique à une vitesse stupéfiante. Mémoire, volonté, application. Il a fait de tels progrès, en l’espace de quelques mois ! Je pense que vous devriez lui trouver un professeur de piano… à la hauteur, comme je le disais, à la hauteur de son potentiel !

La musique, maman, je l’entends, là et là ! s’exclama Rospo, le doigt sur le front, tapotant son cœur de la main gauche. Et quand je joue les notes, elles sont déjà dans ma tête, avant de sortir du piano ! »

Félicia eut un temps d’arrêt, un temps de retard, dont Rospo tira profit. Debout près du piano depuis le début de la conversation, il se tourna vers le clavier et commença à jouer. Une série d’accords en main gauche. Des couleurs chaudes. La main droite tricotant, sans fausses notes, une ligne mélodique enlevée, aérienne. Main droite et main gauche se répondant, créant de subtiles harmonies. Deux voix distinctes émanant d’un même corps. Ce tout petit corps  oscillant d’un côté et de l’autre, métronome vivant haut comme trois pommes. Le fléchissement ou l’extension des jambes, la rotation du bassin, l’inclinaison du buste et des épaules, le tressautement calculé des bras et des mains, la course des doigts sur les touches noires et blanches, les mouvements exaltés de la tête ; dans tous ses gestes, toutes ses postures, il était évident que Rospo vivait physiquement la musique.

Félicia dut s’asseoir – sans doute avait-elle l’impression de voir son fils pour la première fois de sa vie ; la quintessence de son âme éclatait sous ses yeux. Des gerbes de notes délicates, des bouffées d’accords sonores emplissaient l’atmosphère du petit salon.

Une fois son morceau terminé, l’enfant se tourna vers les deux femmes et déclara qu’il avait joué en pensant à Salomé.

« Qui est Salomé ? questionna sa mère, la voix chevrotante.

Salomé Narcisse, c’est mon amie, ma sœur de cœur !

— Eh bien, tu ne m’en as jamais parlé, je… c’était… éblouissant ! »

Ça ne durerait pas longtemps, mais, sur le coup, elle était vraiment sincère. Le verni de la mère implacable, insensible, de la femme de tête que rien ne touche, s’était fissuré. Décapé par le feu qui couvait en Rospo. 

« Comment as-tu fait ?... comment est-ce possible ?... en l’espace de neuf mois… un mercredi par semaine ?

— Maman, je joue tous les jours

— Tous les jours ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?

    Je joue à l’école, à la maison, dans ma chambre…

— Nous n’avons pas de piano à la maison !

— Je joue même quand je dors !

— Mais…

— Le piano est dans sa tête, Félicia ! Chaque touche, chaque note fait partie intégrante de son esprit. Il emmène le piano avec lui, partout où il se trouve ! Il possède la musique ! Bien sûr, techniquement, il lui reste à apprendre à jouer…

— Apprendre à jouer ! Voyons, vous n’êtes pas sérieuse ! Il sait déjà jouer ! s’exclama la marâtre de retour, se levant tout à coup, comme si ce n’était pas à elle que Rospo venait de démontrer son potentiel, comme si elle s’était investie de longue date à soutenir les efforts passionnés du petit musicien et que le temps était venu de battre en brèche les réticences de mademoiselle Duchemin – le monde à l’envers façon Félicia Pallenberg. 

— Croyez-moi, reprit Florence. Il lui reste une marge de manœuvre à laquelle toute sa vie ne suffira pas ! »

     Elle ne se laissa pas conter du regard dédaigneux de sa voisine du dessus – depuis quelque zénith, l’œil hautain pesait de nouveau sur elle, du poids d’un feu d’orgueil. Le pire était à craindre, mais elle poursuivit :

     « En toute chose, nous sommes tous perfectibles à l’infini !

Trêve de banalité, Florence ! Mon fils est un génie, ça crève les yeux ! Il deviendra un grand maître, il sera… célèbre ! »

Nous y voilà. Il n’était plus question de l’enfant dans la bouche de la mère, mais de ce que la mère voulait faire de son enfant.

« Un grand maître… célèbre… peut-être, reprit Florence. Nous n’en savons rien ! Ce qui compte ce n’est pas ce qu’il sera aux yeux des autres, c’est ce qu’il est maintenant, ce qui compte… c’est… laissez-moi finir ! Ce que Rospo exprime… ce morceau que vous venez d’entendre, je l’entends moi-même pour la première fois. Rospo en a accouché sous nos yeux…

— Eh bien ! C’est ce que je dis ! Mon fils est un génie !

Un génie a besoin de travailler pour offrir sa pleine mesure !

— Oh, j’avais bien compris ! Nous trouverons quelqu’un pour lui apprendre ! Tu vas travailler sérieusement, n’est-ce-pas, mon garçon ? Si tu veux que papa et maman soient très fiers de toi !

Ne lui dis surtout pas que tu l’as trouve abjecte.

« Non, Félicia, pas pour vous, ni pour qui que ce soit, mais pour lui. Il le fera pour lui parce que c’est ce vers quoi son cœur s’est tourné. Progresser à l’infini ! Comme un arbre qui pousse, se déploie, gagne en force et en beauté ! Cet arbre qui ne pousse pas pour être admiré, ni ne se surpasse sous la contrainte ! »

Le visage lumineux, elle accompagna ses mots d’un large mouvement des deux mains, de haut en bas. Le dessin d’une arborescence en pleine expansion, englobant le salon, l’appartement, crevant les fenêtres de ses branchages puissants, envahissant le quartier de ses feuillages vert tendre, pleins, bruissants, gagnant sur Paris, sur le monde, le pari d’un règne végétal, peut-être sur l’univers tout entier.

« Soit ! trancha la « Folcoche » de Rospo – ses yeux brillaient pour d’autres raisons. Nous allons donc lui trouver un professeur à la hauteur de son talent !   

Et lui acheter un piano ! », dit Florence, radieuse, couvant Rospo d’un regard bleu-gris des plus complices.

 

Il en fut ainsi.

Un piano à queue, modèle Steinway – prétendument livré, une nuit de la fin décembre, par un homme bedonnant à barbe blanche, vêtu d’un long manteau rouge –, un piano, donc, fit son apparition dans le grand salon du duplex des Pallenberg.

C’est dans cette même pièce, haute de plafond, percée de larges baies vitrées – Paris en cinémascope ; la coupole des Invalides plein cadre –, que Gérald Pépin, « le meilleur professeur de piano de toute la ville », vint consacrer ses mercredis et samedis après-midi à l’initiation de Rospo. C’était un homme proche de la cinquantaine, un cœur en or massif, un peu austère, une espèce de tristesse dans le regard, comme ces chiens qui ont toujours la larme à l’œil. Félicia l’avait choisi parce qu’on le disait particulièrement intraitable avec ses élèves. Mais Rospo produisait naturellement tous les efforts pour se réaliser. Il répétait longuement les exercices, les gammes, les morceaux choisis par Pépin, affinant son toucher, développant sa perception du piano, la profondeur du lien entre l’instrument et lui ; il écoutait attentivement les conseils, questionnai sans relâche sur l’étude de telle ou telle partition, et puis il composait sans arrêt, piano ou pas. La musique en pensées, en lien avec son ressenti. Si on l’avait laissé faire, il en aurait joué toute la journée. Ça lui était devenu vital.

A force d’heures et de jours, de semaines et de mois, passés devant le piano du grand salon ; à force de notes, de « mots-triolet », de « phrases-crescendo », de « soliloques-sonates » tirés des entrailles de la bête à queue, cuirasse laquée, modèle Steinway ; à force d’obstacles, identifiés, combattus puis abattus ; à force de détermination, de passion, de concentration et de travail ; avant un an, les rôles furent comme inversés entre Pépin et Rospo. L’adulte intransigeant, habitué à tirer ses élèves par le licou, à les presser, à les admonester, à les épuiser, finit par perdre pied face à un enfant dont la joie et la détermination jamais ne fléchissaient. Rien ne semblait pouvoir le faire plier, l’atteindre dans sa retraite solitaire et éclatante. Une observation sévère, une critique bien sentie, voyaient naître un sourire gourmand sur sa bouche – la conscience d’une nouvelle difficulté technique, d’un défaut dans son interprétation, le mettait en appétit. Chaque mercredi, chaque samedi, en arrivant chez les Pallenberg, Pépin trouvait Rospo en corps à corps avec le piano. L’instrument était disposé de telle sorte que l’enfant tournait le dos à son professeur lorsque celui-ci pénétrait dans le salon. Et chaque fois qu’il y pénétrait, quelque chose venait le frapper au bas ventre. D’un coup d’oreille, il savait. L’écueil où il avait laissé l’enfant piégé, la fois précédente, était déjà chose ancienne. Invariablement, en guise de pied-de-nez musical, Rospo l’accueillait, non seulement en interprétant correctement le passage naguère mis en défaut, mais, plus encore, en l’interprétant avec toute la richesse de son incroyable personnalité. Il le jouait, non pas comme Pépin le lui avait commandé ; il le jouait comme Pépin ne l’aurait jamais cru possible. Pépin, inapte à placer la barre assez haut. Il n’avait rien que de technique à lui apprendre. Force et conviction, sensibilité, justesse, inspiration et intuition, allégresse ou gravité. Rospo possédait déjà tout ça, et quelque chose de plus. Cette chose qui frappait Pépin au bas ventre. Avant longtemps, l’étonnant prodige serait devenu son maître.

 

Corps, esprit et piano, comme une entité lumineuse occupant, baignant l’espace du grand salon, irradiant un nuage de pulsations, d’énergies concentriques, un nuage rallié à sa cause, dense d’une charge émotive livrée sans retenue. Autour du pianiste de douze ans, un tissu d’électrons chargés de musique et de vérité. Les frontières solides, les murs, les meubles, le sol même, sous les pieds du vieux professeur, et la coupole des Invalides, vert de gris et or, sous le ciel plein, l’enchevêtrement des toits jusqu’à l’horizon brumeux, le grain des particules solaires passant les baies vitrées ; toutes choses qui paraissaient n’être au monde qu’en réponse à la puissance d’évocation de la musique de Rospo. Rospo convoquant la réalité sous les yeux de Gérald Pépin.

Combien de fois avait-il eu cette étrange sensation de décalage, tout au long des cinq dernières années ? Et cette pensée ? Je n’existe que parce qu’il est en train de jouer. S’il s’arrête, je disparais.

« Gérald, je crois que vous êtes en retard, aujourd’hui, dit Rospo. C’est bien la première fois.

Oui, tu as raison. Mais je gage que ces cinq minutes-là t’auront été plus profitables sans moi, n’est-ce-pas ? Tu tires bien le meilleur de toi-même sans l’aide de personne.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Rospo, un pli d’inquiétude sur les traits, une note de détresse dans la voix.

— Ça veut dire que tu n’as plus besoin de moi. Je suis venu pour une dernière leçon. Je ne peux plus être ton professeur. Tu comprends ?

— Je crois que j’ai peur de comprendre. Je ne suis pas surpris, c’est juste que… »

Il regarda un moment les touches du piano, levant son index droit, pensant aux trois notes à la quinte – do, mi, sol – qu’il avait joués six ans auparavant, sur le piano droit de mademoiselle Duchemin, l’index un peu plus petit qu’aujourd’hui.

« Tu n’as pas à craindre de voler de tes propres ailes, reprit Gérald. Tu le fais depuis des années. Tu le faisais déjà avant de me connaître. Je ne peux plus être ton professeur, mais je veux bien être ton ami. Je me suis toujours interdit de te dire certaines choses. Je te respecte et t’admire. Je ne sais de quel acier tu es trempé, et si je croyais en Dieu, je dirais que tu tiens du miracle. » 

 

Sans que Rospo le sût, ses propres compositions modifiaient l’ordre vibratoire du duplex, remodelaient l’état émotionnel de ceux qui l’entouraient, reconfiguraient la signature des chakras.

A commencer par Félicia. Mozart, Chopin, Beethoven, Ravel ou Schubert n’avaient sur elle aucune puissance d’arrêt si elle avait décidé que ce n’était plus l’heure de jouer du piano. Interrompre Rospo en pleine Sonate au clair de lune ne l’aurait pas défrisée ; elle détestait ouvertement Chostakovitch et Satie – « Rospo ! Arrête-moi ça tout de suite ! C’est absolument insupportable ! » – ; mais la musique de son fils la changeait, malgré elle, en une autre femme. Tant que Rospo jouait Rospo Pallenberg, Félicia était sous l’influence de quelque sortilège ourdi à son insu – à l’insu même de celui qui l’ourdissait et qui, tout à son osmose, ignorait le monde qui l’entourait. Elle n’était plus tranchante, vindicative, occupée ou pressée. Tant que Rospo jouait Rospo Pallenberg, elle n’était plus en position d’envisager quoi que ce fût – assise là où elle avait dû s’asseoir au son des premiers accords, assise là à écouter la musique en souriant. Dans ces moments-là, elle n’avait plus prise sur lui, et pas davantage sur elle-même.

Absent les trois quarts du temps, Pierre Pallenberg, qui n’entendait rien à la musique, ne put se soustraire à cette curieuse emprise. Un après-midi du printemps 1983, une longue improvisation de Rospo lui fit rater un vol pour New York ; une autre fois, il omit de passer un ordre de vente par téléphone et perdit deux millions à la Bourse.

De même, la cuisinière des Pallenberg, vivant à demeure, oublia bien des casseroles sur le feu jusqu’au jour de son renvoi, fin 1985, après qu’un incendie avait manqué emporter toute la cuisine – en fait, quelques jours après que Gérald Pépin eut proposé à Rospo de devenir, non plus son professeur, mais son ami. Oui, curieuse emprise… magie douce ? Contemplation ? Illumination ? Aucun d’entre eux n’en avait conscience ; c’est-à-dire que Pierre Pallenberg, par exemple, une fois tiré de sa « rêverie » ne comprit jamais objectivement comment « diantre ! » il avait pu manquer son avion ou se voir rincer d’une paire de millions. Pas plus qu’il ne vint à l’esprit de la cuisinière d’accuser Rospo d’envoûtement.

 

Parfois, Pierre et Félicia conviaient un parterre de relations choisies à venir boire le thé autour du piano. Ils aimaient ce que le génie de leur fils faisait rejaillir de prestige sur leur propre blason et le montraient comme un curieux animal de foire faisant galoper ses doigts sur les dents cariées d’une grosse bête noire à queue, modèle Steinway.

 « Vous allez voir ! claironnait Pierre Pallenberg à l’assistance. Admirable ! Ce petit est tout simplement admirable. Un petit génie ! »

Approchez ! Approchez ! Venez voir de près un enfant unique en son genre !

Et Rospo jouait pour une volière de rombières acoquinées à d’importants inconnus. Pour un trio de députés aux ronds de jambes réputés, accompagnés de biches attifées haute-couture. Il jouait pour quelques aficionados du Dow Jones frayant avec son père dans les eaux internationales de la haute-finance, pour le club des coqueluches tenant lieu de cours à Félicia. Il ne leur prêtait pas attention et oublierait leur visage. Il jouait pour lui, poursuivait avec la musique un dialogue ininterrompu. Jour, nuit. Matin, soir. Aube et crépuscule. Il jouait. Peu lui importait la présence d’importuns businessmen convoqués par ses parents. Peu lui importait même la présence de ses parents – avant ses treize ans, il avait atteint à la conscience d’être un étranger aux yeux de ces deux étrangers ; il avait déjà coupé les ponts d’avec eux, tout en vivant sous leur toit.

 

Il savait qu’il ne tenait qu’à lui de réussir en toutes choses, que le fruit de son travail ne serait que pour lui, pour sa propre satisfaction. Elève curieux, assidu, sportif. Une scolarité sans tache, brillante comme un sou neuf. Le fils modèle.

Combien de fois entendit-il dans la bouche de sa mère : « Ton père sera tellement fier de toi quand il verra ton bulletin de notes ! » ?

En fait, une fois de trop…

Un soir de décembre 1988, il répondit à Félicia :

« Je n’attends de personne d’être fier de moi !    

Mais qu’est-ce que tu racontes ?

— Je ne travaille pas pour vous plaire, mais pour m’accomplir ! Je travaille parce que ça me rend libre !

— Ne sois pas insolent, Rospo !

— Je ne vois pas en quoi !

— Tu vas changer de ton avec moi ou bien…

— Ou bien quoi, mère ? », dit-il en souriant, les yeux brillants, droit comme un I. Du haut de ses seize ans, il la dominait d’une tête, tout en envergure et en charisme. Sous le casque ébouriffé de ses cheveux noirs, un visage de statue grec irradiant puissance et beauté. Félicia tressaillit. Terne et rabougrie sous l’éclat du soleil qu’était devenu son fils et qui tourna les talons pour quitter la pièce.   

« Je dirai à ton père quel a été ton… »

Rospo claqua la porte derrière lui, laissant Félicia mâcher ses derniers mots sous les décombres de son trône. Fin de règne. Elle était la seule à savoir : combien elle avait toujours redouté de croiser, un jour venu, cette force-là dans le regard de son fils.

 

 

 

 

 

« Quand je serai grand, je veux me marier avec toi ! dit l’enfant.
Par Fabrice Décamps - Publié dans : I. Le pianiste et le borgne
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