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Décamps-auteur
Le blog d'un roman en voie d'achèvement
Philistins, épiciers, tandis que vous caressiez vos femmes,
En songeant aux petits que vos grossiers appétits engendrent,
Vous pensiez : « Ils seront menton rasé, ventre rond, notaire. »
Mais, pour bien vous punir, un jour vous voyez venir sur terre,
Des enfants non voulus qui deviennent chevelus, poètes.
Georges Brassens, Philistins
Il y aura bientôt sept ans, après une longue période d’égarement, d’aveuglement, dans les dédales du marché du travail, dans les méandres de l’existence d’un jeune homo-sapiens du début du xxie siècle, j’ai choisi de sauver ma vie en m’attelant à l’écriture. Depuis mes onze ans, ç’avait toujours été une passion, au même titre que la lecture ; je noircissais des pages, ou bien j’en dévorais – Alexandre Dumas, Jules Verne, Pierre Benoît, Victor Hugo, Walter Scott, et Jean Passe. Lecture et écriture. Mon cœur n’avait rien trouvé d’autre vers quoi se tourner, avec autant de plaisir et d’ardeur. J’inventais des histoires, de pauvres pastiches de mes romans préférés, mettant en scène les pâles copies de mes héros littéraires, Edmond Dantès en tête de liste. J’écrivais des poèmes, jetais mes pensées sur les pages de quelque carnet. Un moyen d’expression. La certitude d’être libre. Le délice de voir les mots apparaître à la pointe de mon stylo. Les pages quadrillées, à petits carreaux, bientôt tatouées par les phrases serrées de mon monologue solitaire, l’empilement précis des hiéroglyphes de ma plume noire.
Déjà, avant mes dix-huit ans, je pressentais que j’avais le potentiel d’un romancier, sans avoir encore la moindre idée du travail et de la discipline que nécessite l’écriture d’un roman. D’ailleurs, cette vocation – comment je voulais gagner ma vie, au sens propre du terme – ne m’apparaissait pas aussi clairement que ça. Des barrières se dressaient entre mon rêve silencieux et moi-même, des obstacles emboutissaient mon chemin. Obstacles sociales, mentales, parentales… « Alors, qu’est-ce que tu veux faire après ton bac ? — Ecrivain, papa ! »… non, ça ne s’est pas passé comme ça : j’étais jeune, immature, en quête d’identité, de repères. Et il fallait se fondre dans un moule, suivre le mouvement, faire comme tout le monde. Surtout, il ne fallait pas trop rêver, n’est-ce-pas ?
J’ai suivi un long détour avant de m’y mettre. Douze ans. Ce par quoi je devais passer, sans doute. Pour être prêt.
En janvier 2003, donc, vendeur de chaussures à mi-temps – je n’avais plus écrit un mot depuis cinq ans, c’est dire combien je m’étais éloigné de moi-même –, j’ai décidé de consacrer ma vie à l’écriture du livre qui avait si longuement et patiemment attendu ce jour pour prendre vie, au fil des premières phrases d’un tout premier jet. Ce livre, encore en chantier aujourd’hui, m’a fait écrivain, parce que c’est une chose qu’on devient, à force de métier, d’exigence, de patience, de plaisir, et aussi de souffrance.
Au début, dans les premiers mois de cette aventure, qui prendra fin avec ma mort, je n’avais pas encore la souplesse d’esprit nécessaire : je m’attachais au premier jet. Je ne savais rien du travail d’orfèvre que réclame l’écriture d’une fiction. Or, comme mon idée de départ avait déjà pris un certain embonpoint et ne cessait de se nourrir au creuset de mon imagination, peut-être tordue, mais fertile, j’en vins, en l’espace de cinq mois, à écrire les cent vingt pages de la toute première version du Récit de Polar Wilms, sans y avoir apporté encore la moindre retouche – pauvre de moi, débutant naïf. Avec le Récit de Polar Wilms, je n’avais fait que mettre au jour les premières fondations d’un roman dont je n’envisageais pas encore toute la complexité. Il m’aura fallu près de cinq ans pour en résoudre le plan général, répondre à toutes les questions, assembler toutes les pièces d’une machine qu’on appelle la narration. A l’été 2003, j’étais encore loin d’être au bout de mes surprises. Je ne savais pas même comment je fonctionnais en tant qu’écrivain. Les périodes de pages blanches me terrorisaient ; je ne savais rien du lent travail inconscient des idées, de la dimension souterraine du processus créatif. D’ailleurs, j’ai fini par le comprendre, ce n’était pas tant un problème d’inspiration qu’une absence momentanée de solutions à un problème donné – comment j’avais plongé un personnage dans une situation que je ne parvenais pas à résoudre. Heureusement pour moi, l’Histoire du roman est composée d’une multitude d’autres histoires qui vont peu à peu s’entremêler. Ainsi, j’ai appris à laisser de côté, pendant quelque temps, tel ou tel protagoniste, pour m’attacher à un autre parcours, à l’édification d’un autre pan de la narration. Si certaines réponses ont été très longues à venir, mon imagination n’a jamais été longuement freinée.
Le travail de l’écriture, c’est autre chose. Ça ne prend guère de temps d’imaginer les grandes lignes d’un chapitre de dix pages, mais combien de temps faut-il pour pondre une bonne page ? Le temps de l’écriture est lent. Il faut lustrer ses trouvailles, travailler le rythme, la sonorité, l’intention. Les années passant, on acquiert des automatismes, on se cherche un style, on met au point une façon de travailler qui nous ressemble – chacun la sienne. Montrez-moi un auteur qui publie ses premiers jets et je le couronne sur-le-champ génie planétaire !
Alors, vous l’aurez compris, je n’ai pas entamé l’écriture de ce roman en sachant où j’allais. J’ai commencé à développer une idée, datant de mon année de terminale, que je n’avais jamais exploitée. Une idée qui en contenait mille autres. J’ai cru, un temps, que cent cinquante à deux cents pages suffiraient à en épuiser tous les ressorts, mais, au bout de trois ans et demi, je me suis trouvé ayant accouché de six cents pages (Prologue, Le Récit de Polar Wilms, Ubocubégalix, Cornet Camille-Fraise, Souvenirs d’avant la mort, Hurl’Ub’erlu). Avec ces cinq premières parties, une boucle était bouclée dans la narration, cependant l’énigme principale du livre n’était toujours pas résolue et je savais qu’il me restait encore beaucoup à accomplir. Il restait d’ailleurs tellement à faire que je n’en suis encore pas venu à bout, aujourd’hui. Les trois dernières parties (La Charogne de Clysthène, Post Mortem Scriptum et Demain ?) tiendront en mille pages. Cinq cents sont déjà prêtes, mais inaccessibles à mon « club » de lecteurs. L’organisation de la sixième partie est très complexe. Des séries autonomes (Contes du Tholbeï, Randolf Cravero, Salomé Narcisse, Félix Héplup, Rospo Pallenberg, Camille Elinas, Fedor Hurill, Luigi Antonelli, Comité Cosmique Cravériste…) viennent s’emboîter les unes dans les autres. Chaque série est parfaitement linéaire et j’ai choisi de les écrire les unes après les autres. Du coup, le résultat n’est pas « consommable » ; le travail des trois dernières années a tout d’un gruyère : quand il n’y aura plus de trous, j’aurais terminé. J’ignore dans combien de temps – deux, trois ou quatre ans, peut-être. Depuis dix-huit mois, tout ce que j’ai écrit il y quatre à six ans fait l’objet d’une restauration complète. Pauvre de moi, comme nous tous, perfectible à l’infini. J’ai progressé. Je ne suis plus le débutant d’il y a sept ans. Que n’ai-je choisi d’écrire plusieurs petits romans – une fois publiés, je n’aurais pas eu la liberté d’y revenir. Le degré de l’exigence s’intensifie avec l’expérience.
N’allez pas croire que j’ai pris la grosse tête. « Vous l’avez vu celui-là ! Cet inconnu qui passe sept ans, et plus, à nous pondre un pavé ! Pour qui se prend-il ? » Je ne me prends pour personne d’autre que moi-même. J’ai mis trente ans pour trouver ma place, et croyez bien que je ne suis pas là d’en bouger. Je n’ai pas choisi d’écrire un très gros premier roman. On dirait que c’est lui qui m’a choisi, plutôt que l’inverse. Pendant douze ans, j’ai vécu à mille lieues de moi-même, j’ai lutté pour devenir celui que je n’étais pas, devenir celui qu’on voulait que je sois. Il faut croire que mon esprit tordu s’est assuré une revanche à la hauteur.
Mon « club » de lecteurs compte une quinzaine de personnes, principalement des amis (et vous me direz que les amis n’ont pas toujours le cœur à vous avouer qu’ils ont trouvé ça nul). Globalement, les réactions sont très positives. Certains d’entre eux m’ont soutenu dès les premiers mois, dès les premiers chapitres (ces premiers chapitres tant de fois passés à la moulinette) et attendent la suite depuis trois ans. Je salue leur patience ; en tant que dévoreur de livres, je me verrai difficilement attendre tout ce temps pour lire entièrement un roman.
Ce blog a pour vocation d’ouvrir ce cercle. Il n’y a guère de chances que vous puissiez jamais y lire mon roman in extenso, car j’ai bon espoir de le tenir entre mes mains, un jour prochain, sous la forme d’un livre publié (en plusieurs tomes). J’ai déjà une première touche avec un éditeur strasbourgeois… en attendant d’achever ce livre, en attendant ce jour prochain, vous aurez, peut-être, vous aussi, ardemment désiré en connaître la fin, ou bien tout aussi ardemment voulu me descendre en flammes. Au même titre que vos encouragements, toutes vos critiques seront les bienvenues.
Je vous laisse juger du prologue (mouture 2009).
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